Sylvie Vartan, Victoire Carlota et moi

Sylvie Vartan au théâtre… Au départ, j’étais plutôt sceptique. La lecture L’amour, la mort, les fringues à Marigny m’avait  beaucoup amusé, mais le jeu d’actrice, il faut bien l’avouer, n’était pas là. Pourtant, après avoir lu les premières critiques de Ne me regardez pas comme ça, j’ai acheté une place. Après tout, c’est un événement, c’est Sylvie… Pourquoi manquer ça ! Je lui ai donc laissé une semaine de rodage, et hop, me voici dans la corbeille du Théâtre des Variétés, avec une impatience non feinte.

Je ne vais pas raconter l’histoire, on la trouve de long en large sur le net. Commençons par le commencement : l’écriture. C’est là que ça fait mal. Très mal. Si ce n’était pas Mergault qui avait écrit la pièce, mais une illustre inconnue, personne n’aurait misé dessus : le nom fonctionne, le réseau s’agite, et le théâtre est réservé pour quatre mois. L’écriture est poussive. Avec LE truc que je déteste dans le (très) mauvais boulevard : on sent le bon mot placé à tel endroit pour déclencher le rire. C’est agaçant. Profondément agaçant. A part quelques répliques savoureuses, pour lesquelles j’ai ri volontiers, le texte n’est ni drôle, ni mélodramatique, ni rien. C’est long, les phrases s’enchaînent et ne servent souvent que de prétexte pour étaler la pièce sur une heure et demi. Quant aux bons mots, la majorité est conservée pour l’auteur elle-même, l’autre n’étant alors qu’un faire-valoir ; cela pue à plein nez, et c’est détestable.

On est donc bien loin de l’écriture ciselée de Sylvie Joly ou de Valérie Lemercier : avec elles, le verbe se porte haut et sert autant les acteurs que les spectateurs. Avec Mergault, ce texte ne sert que son ego et son portefeuille.

Et Sylvie, dans tout ça… Eh bien, Sylvie m’a très agréablement surpris. Certes, Sylvie ne change pas et on reconnaît Vartan, parfois, dans l’intonation, la gestuelle. Son jeu est néanmoins nettement plus abouti que dans L’Amour, la mort, les fringues. Elle produit de louables efforts et s’en sort très bien. Le risque de se planter était important, elle relève le défi et réussit l’examen.

Elle s’amuse, c’est évident. Son plaisir d’être là est communicatif. La mise en scène la sert divinement, notamment dans le burlesque. La mise en scène de la promenade dans la campagne italienne est, à ce titre, parfaite. Son partenaire, Pierre Deny, est formidable et sait la mettre en valeur, l’accompagner dans son jeu.

Sylvie est à fond, mais n’est pas encore prête pour des rôles de poissonnière ou des rôles à contre-emploi. Pour cela, il lui faudra effacer la Vartan et OSER davantage. Pourtant, et c’est paradoxal, avec cette pièce, elle se met déjà en danger : elle aurait pu rester chez elle à faire des confitures, ou préparer, comme cela était prévu, son livre sur sa mère, puis faire la promo de son nouvel album. Et non, il lui a fallu cette nouvelle aventure. La mise en danger est réellement là, comme souvent quand on s’intéresse à ses choix. C’est pour ça que j’adore cette femme. La mise en danger est là, donc, mais ni avec le bon texte, ni la bonne partenaire.

Malgré mes réserves sur le texte, certaines scènes sont néanmoins savoureuses. Deux, en fait (c’est bien peu) : la scène du tiramisu et la scène du serpent. Ce sont justement les deux scènes où Sylvie doit dépasser ses limites, se sortir les doigts du cul et se mettre encore plus en danger. Là, Vartan s’efface pour laisser place à une véritable actrice. Le pire, c’est qu’on sent qu’elle aime ça. Alors pourquoi pas davantage ? C’est frustrant.

Si elle souhaite persister dans cette voie, ce que je lui souhaite, il lui faudra trouver un auteur digne de cette envie. Un auteur qui sache la pousser, la faire sortir de ses retranchements. Muriel Robin ? Pourquoi pas…

Quelle femme (d)étonnante !

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Les ricochets

La lecture attentive du Live Tweet, mis en place lors de la diffusion du documentaire Homos la Haine sur France 2, est à l’image de ce que la France a vécu durant les débats précédents l’instauration du Mariage pour tous : nauséabond. Il n’en demeure pas moins qu’il est encourageant de lire autant de tweets de soutien, d’empathie, de la part de personnes touchées, de près ou de loin, par la diffusion des témoignages. Twitter soit loué.

Un regret, peut-être : l’horaire de diffusion de ce documentaire. Alors que des reportages sur le FN pullulent à 20h50, celui-ci est diffusé à 22h45. La blondasse n’a pourtant pas besoin de pub, alors qu’il est juste et bon de montrer cette homophobie crasse et permanente.

Oui, vraiment, il est juste et bon que le service public assume ses missions d’audiovisuel public.

En revanche, il est perturbant et affligeant de croiser, de-ci de-là (cahin-caha), des propos profondément indécents. Quand je dis profond, c’est profond : autant que le permettrait une certaine œuvre d’art verte posée sur la Place Vendôme. L’indécence frôle ici avec l’abject et la haine la plus crasse.

En effet, certains tweets, comme cela était prévisible, proviennent d’une poignée de bornés se foutant ouvertement de la gueule des témoins, jurant par tous les dieux qu’ils ne sont pas homophobes et jurant par tous les saints que la Manif Pour Tous (mais pas pour moi, toujours pas) n’est pour rien dans l’avalanche d’agressions homophobes (coups, insultes…).

Pourtant, le simple fait que ce mouvement existe est, en lui-même, homophobe…

Rappelons, car cela semble être encore utile, la définition de l’homophobie : selon Larousse, il s’agit du « Rejet de l’homosexualité, hostilité systématique à l’égard des homosexuels ». Quant à Wikipédia, un peu plus prolixe : « L’homophobie est l’hostilité, explicite ou implicite, envers des individus dont les préférences amoureuses ou sexuelles concernent des individus de même sexe. L’homophobie englobe donc les préjugés et les discriminations (emploi, logement, services), et cela peut se manifester par de la peur, la haine, l’aversion, le harcèlement, la violence ou encore de la désapprobation intellectuelle intolérante envers l’ensemble de la communauté LGBT ».

Rappelons en passant que l’homophobie est un délit. C’est pas moi qui le dit, c’est l’article 33 de la Loi du 29 juillet 1881 : « Sera punie de six mois d’emprisonnement et de 22 500 euros d’amende l’injure commise, dans les conditions prévues à l’alinéa précédent, envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. Sera punie des peines prévues à l’alinéa précédent l’injure commise dans les mêmes conditions envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ». 

Revenons-en à nos blanches brebis égarées. Egarées et indécentes, disais-je précédemment. N’a-t-on pas lu qu’elles se plaignent d’être victimisées ? Qu’il est dégueulasse qu’un tel reportage soit diffusé sur le service public, et payé avec la redevance audiovisuelle ? La posture de victime face aux victimes est, avec un peu de recul, digne d’un bon vieux Feydeau. Victimisation indigne, surjouée et par conséquent ridicule et tellement risible. Quant à l’histoire de la redevance, je la paye aussi et je suis, au contraire, ravi que mon écot ait pu participer à financer ce reportage. Un pédé, ça paye aussi des impôts. Et je préfère mille fois que mes impôts financent cela plutôt que certaines associations obscures du type Civitas, reconnues (what the fuck !) d’utilité publique.

Les membres de la Manif Pour Tous (mais pas pour moi) estiment donc ne pas être à l’origine des agressions. Mais sortez-vous la poutre du cul, à défaut de pourvoir la faire sortir de votre œil ! Vous aurez beau rappeler, à grands renforts de précautions oratoires et twittesques, que vous haïssez l’homophobie (j’avoue, là, j’ai ri), vous n’en demeurez pas moins les responsables directs de la légitimation de la parole homophobe. Si certains ne craignent plus de casser du pédé, c’est bel et bien à cause de vos manifs qui ont fait ressurgir ce tas de boue merdeuse parmi le remugle des débats. Les ricochets sur la plage de La Baule, vous connaissez ? Bah là, c’est pareil. Cause, conséquence.

Assumez au moins ce que vous êtes : vous êtes homophobes. Vous êtes une abomination. Aimez-vous les uns les autres… et allez-vous faire foutre.

Je pense souvent à ces enfants, à ces ados, qui découvriront un jour leur homosexualité,  alors qu’ils ont participé ou qu’ils ont grandi dans une famille estampillée Manif pour tous…  Il reste un long chemin à parcourir pour soutenir, accompagner, sensibiliser…
Pour finir : Merci aux réalisateurs. Merci aux témoins. Merci à ceux qui ont manifesté leur soutien à ces témoins.

Générique de fin.

Retrouver la sensation des choses

Cinq ans.
Cinq ans dimanche que je n’aurais pas touché de cigarette.

Le fumage était méthodique (le paquet soit toujours dans la même poche, soit disposé bien dans l’angle en bas à gauche de la table ou du bureau).
Le fumage était sensuel : le toucher du plastique enveloppant le paquet, le froissement du papier légèrement métallique recouvrant les cigarettes comme un emballage cadeau, le très léger bruit produit par la combustion lors de chaque bouffée.
Surtout, le fumage était devenu compulsif. Ma base quotidienne dépassait allègrement les deux paquets. Le matin, avant d’arriver au métro, il me fallait au bas mot ma dose de cinq clopes, la première (la meilleure) étant évidemment dégustée à peine la première paupière soulevée.

La décision a été dure mais nécessaire. Un électrochoc bénéfique : le généraliste qui brandit la menace de la bronchite chronique surgissant à grands pas. La toux bien grasse devenue quasi permanente… Toutes ces petites joyeusetés qu’on occulte bien volontiers mais qui font leur boulot sournoisement. Il était alors temps de réfléchir à arrêter tout ça. La santé avant tout. L’économie réalisée n’a pas été un moteur, mais un constat : rapidement, je n’étais plus à découvert chaque mois.

Ma crainte principale (et cela bien avant de pendre la décision) était bêtement de ne pas savoir comment occuper tout ce temps qui redeviendrait (littéralement) libre.

Ma chance fut d’avoir rencontré mon +1 quelques temps avant. Non seulement pour le soutien (je ne le remercierai jamais assez) mais, aussi, de manière plus factuelle, pour les changements générés par de nouveaux modes de vie et de nouvelles habitudes. Ainsi, j’ai modifié mon mode alimentaire en ajoutant les légumes et la salade à mon alimentation. Un détail, mais qui a certainement contribué à limiter les dégâts sur la prise de poids, tout en apportant un côté ludique au moment des repas, en découvrant peu à peu de nouvelles saveurs. Rapidement, d’ailleurs, le goût est revenu. La sensation des choses redevient un élément important du quotidien. Et une motivation supplémentaire, au fil des jours.

Sur un mode pratique, comment ai-je procédé… Du jour au lendemain, comme on dit. Discussion « au fait, ton médecin il t’avait pas parlé de… » avec mon chéri devant la Bibliothèque François Mitterrand. Clope écrasée, briquet et paquet confiés au +1 avec mission de s’en débarrasser et de ne pas me les laisser à disposition. Puis course immédiate à la première pharmacie pour remplacer toute trace de tabac par un paquet de Nicorettes et une énorme boîte d’Euphytose. Nécessaire, l’Euphytose, pour limiter l’énervement et temporiser la mauvaise humeur permanente. Si si, elle était temporisée, la mauvaise humeur.

Il m’a également fallu une bonne semaine passée en salle de réunions, pour fuir mon bureau devenu insupportable à cause de l’odeur de fumée planquée dans le moindre bouchon de stylo.
J’ai été fier de faire le point avec mon généraliste, de recevoir sa prescription et de me faire rembourser les 50 € d’aide au sevrage tabagique. Ce n’était pas une lubie, je m’inscrivais pleinement dans mon sevrage et la Sécu reconnaissait ma démarche en m’encourageant un peu.
La Nicorette est ainsi devenue ma bouée. Celle qu’on glisse sous la langue, qu’on laisse fondre et qui arrache la gorge. Les premiers mois, je dépassais allègrement la limite prescrite. A chaque envie de clope, une Nicorette. Faire que le geste devienne un réflexe. Ne plus avoir envie de fumer, mais de gober cette pastille. L’étape suivante sera de diminuer peu à peu cette nouvelle habitude, pour lever l’ancre complètement et n’avoir besoin de me raccrocher à rien.

Cela m’a pris une année complète.
Décrit aussi méthodiquement que ça, ça semble simple. Que nenni… Le plus difficile n’a pas été d’affronter le manque : physiologiquement, au bout d’une semaine, le corps est vierge de toute cette merde tabagique. Le plus dur a été de résister à l’envie de ne plus lutter contre moi-même. De résister au retour à la facilité. De me sentir exsangue pendant les trois premiers mois et de me réveiller parfois en larmes. De ne penser qu’à ça à chaque instant. D’être conscient d’être devenu exécrable mais ne rien pouvoir y faire, si ce n’est attendre que ça passe. Encore merci au chéri, à propos…
Une pensée m’a aidée, a fur-et-à-mesure (et m’aide encore aujourd’hui) : constater la force des efforts remplis heure après heure, et me dire que ce serait vraiment trop con de retomber après en avoir autant bavé.

Cinq ans. L’envie est toujours présente. Mais beaucoup moins : il s’agit d’envies fulgurantes, très courtes mais intenses. Depuis quelques mois, je constate qu’il se passe enfin plusieurs journées d’affilées sans que je n’ai pensé à tout cela. Un détail amusant, il m’a fallu plusieurs années avant de pouvoir entrer à nouveau chez un buraliste, pour acheter un simple carnet de timbres. Et une partie de mon entourage ne m’a jamais connu en tant que fumeur.

Et cinq ans plus tard, jour pour jour, dimanche, je vais courir les « 10 kilomètres Paris Centre ».
Ma troisième course en compétition. Ma victoire à moi.

L’Oktoberfest à Bastille : le plaisir d’une vision sans esthétique

Dernière soirée à Bastille pour le Ring version 2013. Le Crépuscule des dieux. Celui des quatre opéras du cycle que je préfèrerais s’il n’y avait ce leitmotiv de Siegfried joué au cor toutes les cinq minutes : le prologue avec le Chant des Nornes est simplement merveilleux (n’est pas encore né celui qui pourrait le qualifier autrement) ; les plages purement musicales m’enchantent. Mais l’omniprésence de ce leitmotiv cuivré produit sur moi l’effet du réveil matin qui me sort de l’engourdissement du sommeil. Et ça me gâche un peu mon plaisir.

Une fois encore, j’ai beaucoup aimé la logique de la mise en scène de Günter Krämer. Pourtant, avec les moyens déployés lors des trois précédents volets, j’imaginais un je ne sais quoi de plus grandiose. Pour autant, en se plaçant dans la continuité des quatre œuvres, le parti pris est intéressant : Le Ring se précipite vers la chute, les hommes prennent le dessus sur les dieux… La médiocrité des actes est alors véritablement appuyée. La simplicité, voire la nudité des artifices théâtraux utilisés renforce nécessairement le propos. Une fois cette vision sans esthétique acceptée, il n’y a plus qu’à se verser corps et âme (rien que ça) dans le bain de notes.

Les deux temporalités que l’opéra évoque sont bien distinctes. Le temps des dieux, lent, qui s’étire dans l’éternité et dans la création d‘un projet global. Les dieux maîtrisent l’histoire et se situent à un niveau supérieur. Le temps des hommes, plus rapide, plus instinctif. Plus vil, plus mesquin aussi. Le nectar qui se dégustait fait place à la gaudriole de la fête de la bière. Les décors renforcent eux aussi ce contraste humanité/divinité, grâce à un habile jeu de noir et blanc.

La Brünnhilde devenue femme d’intérieure m’a beaucoup amusé. Une parfaite bobonne accomplie, paradant devant son vaisselier digne d’une liste de mariage du Bon Marché. Une vraie petite reine qui semble ravie de son destin. Hagen, lui, tient le monde dans ses mains comme un joujou. Ce monde que Wotan et sa clique dominaient dans L’Or du Rhin.

Les scènes avec les Filles du Rhin m’ont fait chavirer : musicalement, elles sont parfaites, avec ce leitmotiv du Rhin, de l’anneau… J’évoquais la nudité de la mise en scène, nous en avons un bel exemple ici, où tout se joue sur une plaque centrale tournante. On est loin de la très belle mise en scène de l’acte I de l’Or du Rhin. Mais justement, le temps ici est à la chute et non plus à l’insouciance.

Idem avec le crépuscule et l’embrasement final. La mise en scène de la toute fin de La Walkyrie laissait le spectateur de Bastille dans une fumée jaune orangée qui enveloppait la scène et la salle. Le tableau était drôlement beau et m’a rendu extatique. L’idée que le metteur en scène propose pour cette scène-ci est à contre courant et offre seulement une projection, sur écran, de jeu vidéo. La facilité de la redite est alors évitée. Les ombres de Siegfried et de Brünnhilde deviennent peu à peu cendres, une fois l’œuvre des flammes achevée. Je reste un peu sur ma faim de grand spectacle, mais le résultat reste cohérent.
Pour finir de lier l’ensemble de ce Ring, ne manquerait peut-être qu’un « Game Over » qui utiliserait l’écriture gothique du « Germania » usé jusqu’à l’os dans les trois autres volets. Ca aurait de la gueule, non ? Moi aussi je veux mettre un Ring en scène, maintenant !

Si j’avais pu émettre des réserves quant à la puissance de l’orchestre, elles se lèvent toutes avec ce Crépuscule. L’orchestre possède ici véritablement sa partition et Philippe Jordan, le dirige avec une puissance qui ne diminue jamais. La scène finale dresse alors chaque poil en l’air.

Autant j’ai pas mal apprécié Torsten Kerl dans le rôle de Siegfried dans Siegfried (c’est facile à retenir), autant là, bof bof. Lors de la représentation à laquelle j’assistais, il a d’ailleurs été beaucoup moins applaudi que les seconds rôles. Peut être faut-il mettre tout ça en rapport avec ce discours actuel sur la taille des lieux de chant toujours plus grands, des orchestres toujours plus puissants, des cordes vocales toujours plus sollicitées. Peut être… Je ne me rends pas forcément bien compte : à part chanter La plus belle pour danser dans la salle de bains, je n’ai rien d’un Heldentenor.

Pour conclure sur ce Ring complet, le deuxième auquel j’assiste (le premier étant celui de la Cité de la Musique en octobre 2011-Ring Saga), je dirai brièvement que quelque chose de profondément désabusé ressort ici. La vision de l’œuvre proposée à Bastille se situe au-delà des mythes fondateurs et des légendes pour se poser véritablement face à chaque personnage, à son  destin et à son rôle dans la marche du monde.

Le plaisir de me plonger entièrement dans ces longues partitions, comme une naïade plongerait dans le Rhin, a été renouvelé. Il s’agit en effet d’une sensation très physique, presque animale. Une sensation très ludique aussi : jouer avec les leitmotive (les reconnaître, les retrouver, les deviner) a quelque chose de très enfantin. Une belle expérience musicale.

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La réponse du berger

Aujourd’hui, la formule marketing s’infiltre partout. De Lady Gaga à cette poignée de militants en rose et bleu. Face aux idées, face aux avancées sociétales, que trouve-t-on ?  Une pâle copie : le « mariage pour tous » trouve son avatar dans la « manif pour tous », le « printemps français » répond au « printemps arabe », les Femens trouvent leur alter ego dans les hommens.

Ainsi, toutes ces reprises finissent par ressembler à une vaste campagne de pub slogantisée à outrance. On avance masqué derrière un bon mot, à l’instar de ces courageux hommens et leurs non moins courageux masques blancs. Comme si contrer un mouvement par une parodie rendait la contestation plus forte. Le miroir, ici, déforme et rapetisse le débat idéologique. Au point de se demander par quel truchement le grotesque parvient-il à séduire autant les foules.

Je m’étonne aussi que pas grand monde (personne ?) ne s’interroge ouvertement sur le financement de toute cette chose. D’aucuns évoquent un mystérieux lobby gay, qui irait jusqu’à s’infiltrer dans les délibérations du jury du Festival de Cannes. Pour autant, les images des manifs roses et bleues laissent deviner des moyens financiers non négligeables. Ne serait-ce que les cars affrétés spécialement pour promener son petit drapeau à la capitale. Ne serait-ce que les outils déployés pour délayer sur le parvis des Eglises des idées ouvertement de mauvaise foi, et bien facilement acceptées et répétées à l’envi. Plus c’est gros, plus ça passe (bah oui, la taille, ça compte un peu quand même).

Le rutabaga a connu en son temps sa croisade propagandiste, aujourd’hui c’est le tour de « un-papa-une-maman ». Les temps changent, ma bonne dame. Après le risque allemand, le danger des pédés.

Les temps changent, en effet. Certains ont voulu imposer la Bible à l’Assemblée Nationale, comme d’autres le Coran dans les Tours Jumelles. Et certaines constatent aujourd’hui que tant de bêtise à la pelle, ça épuise :

-L’une, agacée d’être prise à partie, se retire de son mouvement en se faisant protéger aux frais du contribuable. Contribuables au nombre desquels figurent, notons-le, des homosexuels : les impôts pour tous, mais faut pas non plus pousser trop loin la question des droits et des devoirs, hein.

Si Dieu a créé le monde en à peine une semaine, il en a fallu bien moins aux chantres de la peur de l’autre pour créer cette machine marketing qui prend maintenant vie seule, sans maître à son bord. Au moins Dieu, lui, a eu le dimanche pour s’en remettre. Ce sont malheureusement des années qu’il faudra, aux porteurs de ce combat égalitaire, avant de pouvoir souffler un peu. La théorie du Jeu de la vie devient réalité.

-L’autre s’offusque d’être interrogée sur sa vie privée et ses cousinades, sous prétexte que ouhlala, c’est pénible d’être ainsi jugée.

Sans vouloir jeter la pierre, cela fait pourtant des mois que les homos sont jugés ouvertement sur leur vie privée. Pas un jour ne se passe sans que ne soient relevés tel ou tel propos infamant. Fort justement, cette question de cousinade a le mérite d’avoir fait connaître à l’interviewée, pendant deux désagréables minutes, ce que beaucoup trop d’homosexuels vivent chaque jour (sans rentrer dans le misérabilisme et voir l’homophobie partout, suffit juste de se pencher sur les chiffres du Refuge et autre). A défaut d’éclair de lucidité et d’aimer vous les uns les autres, c’est une belle réponse du berger à la bergère évanouie.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, je jette mes plus beaux pétales de rose à ces deux premiers hommes qui ouvrent les festivités en officialisant leur union devant les ors de la République.

En espérant que tout ce tapage nauséabond cesse très très vite pour que la cérémonie retourne enfin là où elle a véritablement sa place : dans la sphère intime et, oserais-je le dire, familiale. 

Amen.

Le flou gaussien (in real life)

Je suis myope. Pas de beaucoup, hein, je n’en suis pas au stade de la canne blanche. Juste un peu. Je vois très légèrement flou et ne distingue les mots que si je suis suffisamment près. Voire carrément si j’ai le nez collé sur le papier, si le corps de la police de caractère le nécessite.

A la maison, je compte sur chéri pour lire les menus des DVD et utiliser la télécommande à bon escient. Tout comme il compte sur moi pour attraper les trucs placés en hauteur. Echange de bons procédés.

J’aime mes lunettes. Je les conserve longtemps : le temps de les apprivoiser, de vivre avec, puis de m’en lasser. Du coup, je passe du temps à trouver la bonne paire. Je ne veux pas forcément du dernier truc à la mode, mais un design travaillé que je ne verrai ni sur le premier gars venu dans le métro, ni sur M Pokora. Pour ça, je fais confiance aux modèles de mon opticien, qui ne me pousse pas à me sortir le doigt de l’étui pour hâter ma décision. Pas de plouf-plouf-ce-sera-toi-qui : ma paire sera l’élue.

Mes lunettes, je les porte essentiellement devant un écran d’ordi. Et lorsque je suis bien installé dans mon fauteuil dans une salle de spectacles. Commence alors tout un cérémonial : l’ouverture du sac, puis de l’étui, vérifier si les verres sont bien nets, en profiter au passage pour prendre un bonbon…

C’est peut-être pour ça d’ailleurs que les directeurs de théâtre ont créé la première catégorie : pour les myopes. L’oubli des lunettes, en pareil cas, est en effet embêtant. Surtout au cinéma. Notamment en cas de sous-titres : la gym des yeux pour lire les sous-titres, fixer l’écran… Le pire restant la 3D. Du coup, après tant d’efforts visuels, je n’ai qu’une envie, me jeter sur un burger dégoulinant de frites. Comme une mante religieuse qui se jette sur la tête de son plan cul pour la bouffer aussitôt le coït venu.

J’aime être conscient que le monde que je vois n’est pas le vrai monde avec des contours bien définis et des lettres lisibles à cent mètres. Cela dit, on pourrait aussi s’interroger sur la question de la part de subjectivité dans la représentation du monde (sortez vos stylos, vous avez quatre heures), mais je crains que l’on ne tombe tout de suite dans un truc longuet comme un tweet de Christine Boutin… Il est d’ailleurs rare que je porte mes lunettes dans la rue : j’adore cette sensation de « bulle » dans laquelle j’évolue.

J’aime que ce monde ne soit qu’à moi. J’aime deviner les mots sur une affiche, sur un panneau. Même si cela s’avère parfois peu pratique, notamment lors du passage du permis de conduire : ne voulant pas voir apparaître la mention « port de verres correcteurs obligatoires » sur le papier rose (je ne sais plus pourquoi), à chaque fois que l’inspecteur m’indiquait une direction, je le faisais répéter, afin d’avoir le temps de me rapprocher un peu plus du panneau et deviner s’il fallait tourner à gauche ou à droite. Au lieu de passer pour aveugle, je passais alors pour sourd. C’était drôlement mieux.

Je vis dans un perpétuel flou gaussien, IRL. « Touche pas mes lunettes, Touche pas mon regard« , chantait Barbara. Mon monde est le mien, rien qu’à moi. Ma bulle rassurante.

Bon, maintenant, c’est où que je clique pour valider mon article ?

Barbara lunettes

« Du soleil au coeur… »

Ca y est, c’est voté, je vais pouvoir me marier ou non. En tout cas : j’ai le choix. Et si, avec mon homme, nous prenons la décision de nous unir devant Monsieur le Maire, nous n’en deviendrons pas pour autant des bourreaux d’enfants ou des monstres sanguinaires. Notre couple sera protégé, c’est tout. Et juste ça. Que la guillotine reste bien au chaud, je ne mérite pas tant.

C’est une chanson d’amour, c’est donc une chanson révolutionnaire. C’est une chanson révolutionnaire, c’est donc une chanson d’amour. C’est par ces mots que Gréco introduit généralement le Temps des Cerises. Ce Temps des Cerises qui s’achève ainsi :

« J’aimerai toujours le temps des cerises, 

C’est de ce temps-là que je garde au coeœur 

Une plaie ouverte ! »

Malheureusement, je crois que cette plaie béante aura bien du mal à se refermer. Cette plaie par laquelle s’est infiltrée tout ce fiel décomplexé de ces derniers mois. Cette plaie que beaucoup ressentent vivement. Cette plaie, nous ne l’oublierons pas. Nous n’oublierons pas non plus cette dernière heure de débat et ces bancs vidés aussitôt la loi votée, comme un énième doigt bien profond que l’opposition nous fout dans le cul. Mais quel plaisir de voir enfin ces images, devant l’Assemblée, de la blondasse décérébrée humiliée et silencieuse sous les « homophobes » !

Et surtout… Quel magnifique discours de clôture de Taubira ! Oui Madame, je garderai la tête haute. Merci pour vos paroles.

Et ne gâchons pas ce moment historique, crions bien fort ce soleil au coeur :

« Quand nous chanterons le temps des cerises, 

Et gai rossignol, et merle moqueur

Seront tous en fête !

Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux du soleil au coeœur !

Quand nous chanterons le temps des cerises 

Sifflera bien mieux le merle moqueur ! »

Et cliquez là, c’est drôlement bien -> ! CHAMPAGNE !

La blonde est censée avoir deux neurones. Pourtant…

Aujourd’hui, Frigide, tu chiales. Ah oui, je te tutoie d’emblée et je ne t’en demande pas pardon. Je ne te respecte pas plus que tu ne me respectes.

Aujourd’hui, donc, tu chiales sur les plateaux télé. Une femme, c’est bon pour pleurnicher, de toute façon. C’est bien de le rappeler. C’est vrai que ça manquait à ta panoplie de bons petits clichés débités à la pelle. Nous avions déjà droit au logo de ton mouvement, avec ce bon père de famille autoritaire qui traîne sa gentille mémère avec son joli brushing et sa jolie robe, au bleu pour les garçons et au rose pour les filles. Nous avions droit à tes propos tellement énormes qu’ils en sont prévisibles à mille lieux à la ronde. J’en rirais presque si c’était un bon vieux boulevard, par exemple Pauvre France avec Jean Lefebvre.

Mais vraiment, entre nous : qu’est-ce qui te pousse à faire tout ça ? Les idées, les idéaux ? Le fait d’avoir (enfin) une meute derrière toi qui t’applaudit et qui répète tes slogans à l’envi ? Tu as beau jeu de dire que les gens qui sont dans la rue sont ceux que l’on n’entend jamais. Mais moi, m’as-tu déjà entendu à une manif, avant celle de décembre ? Bah non. Même pas une petite Gay Pride de rien du tout. Pas une plume dans le cul, rien. Et quand je vois l’état de la France aujourd’hui, je n’en suis pas fier du tout. Moi aussi, maintenant, je me sens obligé d’ajouter ma voix au combat. Mais au combat pour la tolérance, pour l’égalité.

Et aujourd’hui, tu chiales parce qu’on ne te laisse pas parler ? Mais merde, enfin. Un peu de décence. On n’entend que toi ! Et pas que sur BFM TV, mais partout. Un truc à dire sur le projet de loi ? Ah, écoutons la Barjot (plus rarement la Boutin, heureusement)… Le dix avril dernier, jour du rassemblement contre l’homophobie, n’as-tu d’ailleurs pas sorti que tu comptais faire le déplacement ? Te rends-tu seulement compte du sommet de bêtise que tu gravis ? Jour après jour ? Que voulais-tu ? Venir là, forcément te faire prendre à partie par les personnes présentes, et venir pleurnicher ensuite sur les plateaux de BFM TV comme une oie blanche salie par les quolibets et dire que bah non,  » les intolérants c’est pas nous  » ?

Mais te rends-tu seulement compte de la portée de tes propos ? Des tiens et de ceux de tes comparses ? Quand tu dis qu’il va y avoir du sang… Je me doute que tu n’annonces pas à la France entière que les Anglais vont débarquer, n’est-ce pas ? Évidemment, ce n’est pas toi qui vas aller casser du pédé. Évidemment, ce n’est pas toi qui vas jeter de la merde aux futur(e)s marié(e)s à la sortie des Mairies (on prend les paris ? je suis sûr que ça arrivera). Mais comprends-tu que des gens, en France, profitent du débat actuel, de ton combat, sur/contre le mariage, pour enfin se lâcher et tenir des propos tous plus injurieux les uns que les autres ? Comprends-tu que des gens, en France, ne savent même pas qu’ils sont dans un mouvement contre le mariage pour les homosexuels, mais bien contre les homosexuels ? Et ne me dis pas que c’est un raccourci facile, suffit de regarder Envoyé Spécial.

Aujourd’hui, tu chiales. Et moi, le nombre de fois où j’ai les larmes aux yeux, depuis plusieurs mois, en voyant ressortir tous ces discours que, en bon con que je suis, je pensais d’un autre âge ? Imagines-tu ce que je ressens quand j’entends mes parents inquiets me demander comment je me sens après ces manifs soit-disant pour tous ? Imagines-tu ce que je peux ressentir quand j’entends et que je lis les propos tellement odieux de certains de nos élus ? Imagines-tu ce que c’est que d’être avec l’homme que j’aime, et de se dire constamment « ah ben non, ne lui prends pas la main, on sait jamais », « oh ben non, ne lui fais pas de bisou sur le quai de la gare, comment les gens vont réagir »…

Aujourd’hui, tu chiales. Je vais malgré tout te consoler en t’aidant un peu : tu veux un autre cliché pour tes slogans ? On dit qu’une blonde a deux neurones pour ne pas chier en défilant… Alors fais preuve à ton tour de transparence, passe un scanner pour prouver à tous que tu es plus qu’un animal.

Aujourd’hui tu chiales et tu dis qu’on ne t’entend pas ? Mais il est peut-être temps de te taire, maintenant.

Svwem.

Le plaisir naît-il de la contrainte ?

De mon passage déjà lointain en Lettres Modernes, je retiens essentiellement quatre auteurs :

-Proust. J’ai aimé découvrir son écriture, apercevoir l’architecture de son grand-oeuvre.

-Cortazar. La littérature de l’absurde. Un livre que je recommande : Marelle, avec ses deux intrigantes possibilités de lecture.

-Toni Morrison, que j’ai eu la chance de rencontrer deux fois, et son prix Nobel bien mérité (Beloved).

-Et Zola. Je l’ai découvert sur le tard, donc. A la fac. J’ai toujours eu un peu la flemme de m’attaquer à ses bouquins. Je l’ai donc lu, puisqu’épreuve imposée du programme. Nana, c’était. Un tantinet hésitant au départ, je me suis finalement pris en pleine face cette fougue, cette peinture de Paris, du XIXème, des mondanités, des femmes entretenues, du monde des théâtres. Alors je me suis un peu plus intéressé à l’auteur. Emile, il est parti d’une idée et la développe de livres en livres, pour vérifier son hypothèse. En cela, il se pose en scientifique là où Balzac ne fait que peindre un annuaire de portraits, une compilation de situations. Zola, lui, étudie à la fois de quelle manière le milieu social peut agir sur le personnage et comment une tare (la pauvre Adélaïde Fouque, quand même !) se traduit de génération en génération (désenchantée ? Il n’y a qu’un pas que non, je ne franchirai pas). L’expérience d’écriture équivaut alors à une expérience scientifique, la vie de ses contemporains devenant un tube à essai gigantesque.

Les vingt romans qui constituent l’ensemble des Rougon-Macquart (Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire pour le titre complet) naissent donc de la folie, cette folie de l’aïeule qui se distille comme un goutte à goutte dans un alambic. De là se développent les personnages, dans ce grand bal du Second-Empire. On retrouve de livres en livres certains personnages que l’on a connus tout bébé dans un bouquin précédent et qui prennent le rôle de personnages principaux dans un autre. Dans les Rougon-Macquart, il y a également le travail de styles différents : le roman politique, historique, d’amour… Et il y a ce côté mégalo que j’aime bien : l’auteur qui s’incarne dans un personnage (le Docteur Pascal), qui intervient ponctuellement pour apporter sa grande sagesse.

Livres Zola

Mon projet initial, il y a quelques années, était alors de me lancer dans la lecture de l’ensemble. Pas nécessairement à la suite, je me suis d’ailleurs octroyé quelques interruptions. Mais dans l’ordre. Expérience d’écriture, expérience de lecture, je pousse le bouchon jusqu’au bout. Et j’ai adoré ça. Cela tient en effet de l’expérience, comme assister à un Ring complet : savoir ce qui nous attend et s’y plonger avec délectation. Comme avoir dans sa cuisine un pot de pâte de spéculos et savoir par avance qu’on ne le lâchera qu’une fois fini jusqu’à la dernière goutte.

Sauf que… j’ai mis ce projet sur pause depuis quatre ans. Pourtant, j’ai lu avec avidité La Fortune des Rougon, La Conquête de Plassans, Son Excellene Eugène Rougon. Je me suis passionné pour La Curée, Le Ventre de Paris, L’Assommoir, Pot-Bouille (un vrai plaisir du début à la fin), Au Bonheur des Dames, La Joie de vivre. Je me suis un peu ennuyé avec La Faute de l’Abbé Mouret. Une Page d’amour m’est littéralement tombé des mains. J’ai même relu Nana avec grand plaisir.

Je n’arrive pas à passer le cap de Germinal. A chaque fois que je finis un livre, je me dis « oh bah après tout pourquoi pas maintenant… et puis non, plus tard » (quelle richesse de monologue intérieur). Je reste bloqué sur mes souvenirs du film ennuyeux de Claude Berri avec Renaud et Depardieu. J’ai beau savoir que j’aime cette écriture, j’ai ces images grises devant les yeux qui m’empêchent d’avancer. Six cents pages de grisailles et d’ouvriers en colère, quand même !

Du coup je me suis plongé dans La Comédie humaine. Quel ennui ! De là à conclure que le plaisir naît de la contrainte… 

Arbre généalogique RM

Siegfried : l’ado un peu con devenu héros

Un dragon, un oiseau qui parle, des grottes, une résurgence de Blanche-Neige… Rien d’autre ne pouvait davantage me séduire. Pour autant, Siegfried est la journée de la Tétralogie que j’apprécie le moins. Certes, la musique est magnifique : les ouvertures, le duo Erda/Wothan, le réveil de Brünnhilde… Mais le dialogue avec l’auditeur est peut-être trop prégnant pour lui permettre de s’évader ne serait-ce qu’un instant : le développement leitmotivique est en place dès la première note et ne cessera plus jusqu’à la toute fin. Ce jeu musical est donc ici très accentué, peut-être trop, et reconnaissable dès l’ouverture. J’ai toujours eu ce sentiment, face à Siegfried, d’être devant une peinture au couteau, travaillée à grands renforts d’empâtements.

Peut-être aussi est-ce cet antisémitisme absolument pas caché du tout qui me dérange. Bon, tout le monde sait que Wagner n’était pas très porté sur le Shabbat. Nul besoin ici de Mediapart. Ce n’est pas tant voir ce bon petit blond bien pur s’en prendre avec autant de haine à ce vieux juif calculateur qui me gêne, mais cette facilité avec laquelle le compositeur met en scène si ouvertement ses idées.

On pourrait faire la même comparaison avec le monde actuel et l’autre abrutie homophobe du dimanche : capable aussi bien de « chanter » Fais-moi l’amour avec deux doigts pour paraître cool avec son sobriquet de mes deux et, de l’autre, de déclarer ouverte la Manif pour tous (qui n’est pas une manif pour moi, je le rappelle, donc pas pour tous). Je m’égare, je m’égare. Mais pas tant que ça, au fond, puisqu’avec Siegfried, nous sommes bien dans l’utilisation poussive de la farce et du slogan, pour mettre en avant des idées pas très « tagada tsoin tsoin ».

Mais revenons à nos Nibelungen. Siegfried est un conte initiatique, avec tous ses codes, notamment la balade symbolique dans la forêt. L’ado un peu con devient héros en cinq heures douze. Le ton diffère de l’épisode précédent (La Walkyrie) par son aspect clown. C’est une farce (pas loin), bien que le crépuscule, annoncé dès le début par le vol de l’anneau, se confirme ici. C’est tragique, mais avec le sourire. Le décor proposé pour cette soirée à Bastille renforce cette idée de farce. A propos de décor, les magnifiques deux premiers actes m’ont bien fait regretter cette malheureuse planche de contreplaqué de la dernière fois.

La mise en scène de Günter Krämer a encore gagné en efficacité. Chaque chose est à sa place, pas trop/pas assez. Le personnage de Mime est tout droit sorti de la série Little Britain :

Little Britain 3

Le jeu d’acteur est excellent, et ce pour chaque chanteur. Suffisamment rare pour être souligné.

Les murmures de la forêt sont magnifiquement représentés par ces voilages automnaux, symbolisant une forêt qui respire, une nature vivante, à l’affût. Le tableau est très beau. Néanmoins, je me fends là encore d’un reproche : pourquoi diable avoir utilisé un acteur pour l’oiseau, réduit à un simple jeu muet, chantant en playback, alors que la chanteuse est planquée dans les coulisses ? On se croirait à un show des Carpentier avec les playbacks télévisuels si chers à Sylvie Vartan. C’est un détail de mise en scène qui me laisse encore pantois.

Ma scène préférée de l’opéra est le duo Erda/Wothan. J’ai trouvé très intéressant de l’avoir placé dans une salle de bibliothèque, obscure, dans laquelle on ne voit que les tables et on devine tout un tas de clercs de notaires à la Balzac en train de potasser leur droit. Erda se pose ainsi là, en gardienne absolue du savoir universel. Depuis son apparition dans Rheingold, j’avais hâte de réentendre Qiu Lin Zhang. Et je me pris alors à regretter qu’elle n’ait pas droit à un monologue de trente minutes digne de Brünnhilde. De même, le géant/dragon interprété par Peter Lobert apporte ses basses revigorantes qui réveillerait le spectateur le plus lourdement endormi.

Il y a aussi ce réveil de Brünnhilde, rappel du réveil de la Blanche-Neige des contes. J’imagine qu’il est difficile, pour un metteur en scène, d’échapper alors au côté « réveil de Marie-Rose dans la forêt enchantée ». Mais que j’aime ces rôles ingrats ! Avoir une partition importante et difficile, un rôle non moins nécessaire dans l’avancée de l’oeuvre, mais que pour la toute fin de la représentation, au point d’oublier jusqu’à l’existence-même de ce dernier tableau.

En tout cas, je me demande à chaque fois comment font ces chanteurs et ces figurants pour ne pas se casser la figure dans cet escalier monumental !

Siegfried