Retrouver la sensation des choses

Cinq ans.
Cinq ans dimanche que je n’aurais pas touché de cigarette.

Le fumage était méthodique (le paquet soit toujours dans la même poche, soit disposé bien dans l’angle en bas à gauche de la table ou du bureau).
Le fumage était sensuel : le toucher du plastique enveloppant le paquet, le froissement du papier légèrement métallique recouvrant les cigarettes comme un emballage cadeau, le très léger bruit produit par la combustion lors de chaque bouffée.
Surtout, le fumage était devenu compulsif. Ma base quotidienne dépassait allègrement les deux paquets. Le matin, avant d’arriver au métro, il me fallait au bas mot ma dose de cinq clopes, la première (la meilleure) étant évidemment dégustée à peine la première paupière soulevée.

La décision a été dure mais nécessaire. Un électrochoc bénéfique : le généraliste qui brandit la menace de la bronchite chronique surgissant à grands pas. La toux bien grasse devenue quasi permanente… Toutes ces petites joyeusetés qu’on occulte bien volontiers mais qui font leur boulot sournoisement. Il était alors temps de réfléchir à arrêter tout ça. La santé avant tout. L’économie réalisée n’a pas été un moteur, mais un constat : rapidement, je n’étais plus à découvert chaque mois.

Ma crainte principale (et cela bien avant de pendre la décision) était bêtement de ne pas savoir comment occuper tout ce temps qui redeviendrait (littéralement) libre.

Ma chance fut d’avoir rencontré mon +1 quelques temps avant. Non seulement pour le soutien (je ne le remercierai jamais assez) mais, aussi, de manière plus factuelle, pour les changements générés par de nouveaux modes de vie et de nouvelles habitudes. Ainsi, j’ai modifié mon mode alimentaire en ajoutant les légumes et la salade à mon alimentation. Un détail, mais qui a certainement contribué à limiter les dégâts sur la prise de poids, tout en apportant un côté ludique au moment des repas, en découvrant peu à peu de nouvelles saveurs. Rapidement, d’ailleurs, le goût est revenu. La sensation des choses redevient un élément important du quotidien. Et une motivation supplémentaire, au fil des jours.

Sur un mode pratique, comment ai-je procédé… Du jour au lendemain, comme on dit. Discussion « au fait, ton médecin il t’avait pas parlé de… » avec mon chéri devant la Bibliothèque François Mitterrand. Clope écrasée, briquet et paquet confiés au +1 avec mission de s’en débarrasser et de ne pas me les laisser à disposition. Puis course immédiate à la première pharmacie pour remplacer toute trace de tabac par un paquet de Nicorettes et une énorme boîte d’Euphytose. Nécessaire, l’Euphytose, pour limiter l’énervement et temporiser la mauvaise humeur permanente. Si si, elle était temporisée, la mauvaise humeur.

Il m’a également fallu une bonne semaine passée en salle de réunions, pour fuir mon bureau devenu insupportable à cause de l’odeur de fumée planquée dans le moindre bouchon de stylo.
J’ai été fier de faire le point avec mon généraliste, de recevoir sa prescription et de me faire rembourser les 50 € d’aide au sevrage tabagique. Ce n’était pas une lubie, je m’inscrivais pleinement dans mon sevrage et la Sécu reconnaissait ma démarche en m’encourageant un peu.
La Nicorette est ainsi devenue ma bouée. Celle qu’on glisse sous la langue, qu’on laisse fondre et qui arrache la gorge. Les premiers mois, je dépassais allègrement la limite prescrite. A chaque envie de clope, une Nicorette. Faire que le geste devienne un réflexe. Ne plus avoir envie de fumer, mais de gober cette pastille. L’étape suivante sera de diminuer peu à peu cette nouvelle habitude, pour lever l’ancre complètement et n’avoir besoin de me raccrocher à rien.

Cela m’a pris une année complète.
Décrit aussi méthodiquement que ça, ça semble simple. Que nenni… Le plus difficile n’a pas été d’affronter le manque : physiologiquement, au bout d’une semaine, le corps est vierge de toute cette merde tabagique. Le plus dur a été de résister à l’envie de ne plus lutter contre moi-même. De résister au retour à la facilité. De me sentir exsangue pendant les trois premiers mois et de me réveiller parfois en larmes. De ne penser qu’à ça à chaque instant. D’être conscient d’être devenu exécrable mais ne rien pouvoir y faire, si ce n’est attendre que ça passe. Encore merci au chéri, à propos…
Une pensée m’a aidée, a fur-et-à-mesure (et m’aide encore aujourd’hui) : constater la force des efforts remplis heure après heure, et me dire que ce serait vraiment trop con de retomber après en avoir autant bavé.

Cinq ans. L’envie est toujours présente. Mais beaucoup moins : il s’agit d’envies fulgurantes, très courtes mais intenses. Depuis quelques mois, je constate qu’il se passe enfin plusieurs journées d’affilées sans que je n’ai pensé à tout cela. Un détail amusant, il m’a fallu plusieurs années avant de pouvoir entrer à nouveau chez un buraliste, pour acheter un simple carnet de timbres. Et une partie de mon entourage ne m’a jamais connu en tant que fumeur.

Et cinq ans plus tard, jour pour jour, dimanche, je vais courir les « 10 kilomètres Paris Centre ».
Ma troisième course en compétition. Ma victoire à moi.

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