Cette Sylvie-là, elle est terrible !

Sylvie Avec toi 1

Sylvie Vartan nous a livré hier soir, au Grand Rex, un hommage digne, rock, émouvant, drôle… Avec de nombreuses anecdotes glissées entre les chansons, Sylvie ne réécrit pas l’histoire, elle raconte son histoire, sans fard : elle n’omet ni la passion, ni les engueulades à coup de porte de salle de bains cassées par jalousie. Tout cela donne une dimension autre à pas mal de chansons, et l’on se dit qu’on n’est parfois pas loin des correspondances Michel Berger/Veronique Sanson.

Le duo avec David Hallyday, particulièrement attendu, fut puissant. Le fils et la mère sur la brèche, se rattrapant l’un l’autre pour finir ce qu’ils s’étaient promis… un moment intense de cette soirée.

Sylvie n’omet pas non plus d’évoquer, dans un dernier discours particulièrement émouvant, le cercueil, des Champs à la Madeleine, les présidents et les anonymes réunis ce jour-là.

Sylvie et Johnny, c’est aussi une histoire du rock. Un couple de musique, de lumière, de feu.

Le passionné d’opéra en moi a fondu devant tant de dignité, de force, de passion. Une soirée terriblement wagnérienne et rock’n roll.

Cette Sylvie-là, mon vieux, elle est terrible !

 

Sylvie Avec toi 2

Mylène Farmer, « Remember! Souviens-toi »

Dans quelques jours, ma VHS préférée vieille de trente ans va trouver un nouveau compagnon de jeu d’une modernité incroyable : un blu-ray. Le film En Concert, du premier spectacle de Mylèèèèèèèèèène ! Retour vers le futur vs À la recherche du temps perdu !
Puisque je ne suis pas encore en EHPAD, voici l’occasion de plonger dans des souvenirs d’une platitude incroyable, ceux de ma folle jeunesse, bercée par Chantal Goya et Mylène Farmer.

1989-1

J’avais onze ans, ce soir du 11 octobre 1989.
Onze ans, déjà fan. Le tableau est effrayant ! J’avais flashé sur Tristana dès sa sortie, puis craqué sur Pourvu qu’elles soient douces et acheté alors mon premier cd made in Farmer.
Je m’apprêtais à assister à mon premier concert de « grand », après ceux estampillés « pour enfant » de Dorothée et Chantal Goya. Au fond, Mylène, c’est un peu la Marie-Rose pour adultes.
J’étais d’ailleurs à bonne école, avec les aventures de Marie-Rose : question grands spectacles, décors, costumes, chorégraphies, le couple Debout/Goya a posé la barre haut. Encore maintenant, d’ailleurs, si l’on compare la reprise vibrante du Soulier qui vole au mollasson Timeless (une certaine chanteuse rousse aurait des leçons à prendre sur cette intemporelle Chantal Goya : pas un cheveu qui dépasse durant les tableaux dansés, les chorégraphies menées jusqu’au bout avec une passion communicative… chapeau bas à la cousine de Bécassine).

Je me souviens avoir attendu la sortie du 45 tours A quoi je sers une bonne partie de l’été 89. Pour découvrir la chanson, évidemment, mais surtout la pochette. Cette époque me fascine toujours autant. Les chansons étaient toutes tubesques, les supports divins, les pochettes sublimes, avec cette typo superbe du logo « MF ». Chaque chanson était une étape supplémentaire (et parfaite) de la construction d’un personnage hors-norme. Les remixes qui les accompagnaient souvent étaient écoutables et apportaient une oreille nouvelle, quant aux clips… tous des petites merveilles cinématographiques.
Je me souviens d’un passage télé, sobre, sur cette même chanson, À quoi je sers, quelques semaines avant le grand jour, accompagnée seulement d’un guitariste.
Je me souviens de cette affiche, magnifique, représentant cette Mylène aux cheveux longs, lâchés, dans cette robe noire d’une autre époque, royale et mystérieuse, derrière cette grille entrouverte, le tout sur fond de fumée. Tout un programme ! Je me souviens avoir admiré la position des mains, que je trouvais particulièrement réfléchie et jolie. Je me souviens avoir aimé qu’il ne se fût pas agi d’une réelle photo de scène, car elle permettait de rêver, d’imaginer un décor, une mise en scène…

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Vint (enfin !) le jour du concert.
L’entrée dans la salle. Immédiatement, je vois ces grilles, les mêmes grilles de l’affiche, baignées dans l’obscurité, visibles dès le départ. Quelle excitation ! Un vrai décor, que va-t-il se passer ! Pas de rideau pour tout cacher, seulement les grilles, l’obscurité, la fumée. Quels mystères réservent ces grilles ? Mylène va-t-elle se glisser discrètement juste derrière pour apparaître d’un coup ? N’est-ce pas elle, d’ailleurs, qu’on devine dans un coin là-bas ?
La distribution des visières en plastique rouge, estampillées Coca-Cola et Mylène Farmer. Mon grand frère qui cherche la meilleure place, qui va m’acheter le programme et une gigantesque affiche qui me paraissait énorme, et qui est restée longtemps derrière mon lit.
Ce programme… La citation manuscrite de Lanza Del Vasto, que je m’amusais à glisser dans certaines dissertations de lycéen.

« Entrer en scène sous un masque n’est pas un mensonge : c’est le plus souvent le seul moyen de tout dire sans offenser la pudeur ni trahir les secrets qu’il faut respecter ».

Les photos inédites…
Les storyboards.
Les croquis des costumes de scène.
Chaque détail avait nécessairement son importance et méritait obligatoirement d’être compris tel quel. Tout du moins fallait-il tenter d’en produire la nécessaire exégèse.

Le concert commence. Je me souviens précisément de cette sensation de joie intense lorsque les grilles se sont ouvertes. L’Horloge a commencé, et Mylène est apparue, vaporeuse, dans sa tenue noire et ses voiles tournoyant autour d’elle. Mylène était là, en vrai. Ce n’était plus un personnage de clip, une photo sur une affiche ou un disque, mais un être humain. Pas tout à fait humain non plus puisque c’est tout de même Mylèèèèèèène.
Je me souviens ne pas avoir lâché la scène du regard un seul instant. Quelle tenue, ce concert ! Quels costumes ! Quels tubes ! Je me souviens aussi du déluge lacrymal final, qui m’avait mis mal à l’aise : j’espérais naïvement que quelqu’un allait lui faire un câlin après.
Un show magistral, immense qui, vu avec mes yeux de gosse de onze ans, était exceptionnel. Il l’est toujours, d’ailleurs. Les clips étaient plus ou moins reconstitués sur scène, les costumes étaient tous sublimes… Seul petit bémol, la fin de Libertine, que je trouvais un peu longuette.
Je me souviens du retour à la maison, excité comme si j’avais avalé quinze kilos de sucre, expliquant à mes parents chaque détail du concert, dessinant le décor pour bien leur faire comprendre comment il était gigantesque. De quelle patience ont-ils alors fait preuve…

Puis vint l’attente (énorme !) de la sortie du CD live (qui sera au pied du sapin) mais, surtout, de la VHS qui mettra hyper longtemps à sortir. Je passais souvent à la Fnac demander aux vendeurs s’ils avaient (enfin !) une date de sortie. Avant internet, la pêche aux infos était artisanale ! Les photos contenues dans le livret du CD, en attendant les images animées de la vidéo, permettaient tout de même de se rappeler les costumes, les décors…
Avant la sortie de la vidéo, il y eut deux clips extraits du concert, Allan, et surtout Plus grandir, sorte de best-of live génial, qui permettait d’offrir un condensé de ce concert en quelques minutes. Quelle excitation de revoir quelques secondes de l’entrée en scène ! Je frémissais devant tant de majesté.
En découvrant le film, je constate avoir conservé une mémoire assez fidèle du concert. La seule différence entre mes souvenirs et la réalité : j’imaginais que les quelques marches descendues par Mylène au début étaient beaucoup plus hautes. J’ai aussi longtemps imaginé que le moine, qui ouvrait les grilles à l’ouverture du spectacle, était Mylène elle-même, revêtue d’un manteau à capuche.

J’aime toujours entendre Mylène présenter les musiciens (« Et à la basse… Aux claviers et à la direction musicale… »). Cela ajoute de la réalité, du concret, dans un moment onirique.
La VHS de ce concert est la seule VHS que j’ai conservée de l’ère des vidéocassettes. En espérant une sortie DVD et Blu-ray, ce qui sera chose faite dans quelques jours… J’ai encore le programme, les tickets, l’affiche pliée dans un coin. Et la visière en plastique rouge Coca-Cola.

J’ai assisté à de nombreux autres concerts farmeriens par la suite, mais celui de 1989 est… unique ! Depuis, chaque concert n’est qu’attente déçue du retour de Tristana et de Sans logique dans le tour de chant !

Ce premier concert est la conclusion évidente de la construction d’un personnage, sur fond de pierres tombales, grilles de cimetières et tubes chorégraphiés.
Si Chantal Goya se baladait dans un soulier qui vole et une planète merveilleuse, Mylène se promène, elle, dans un cimetière musical… Rêver, et offrir ce rêve aux spectateurs, n’a pas de prix : « Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi ! »

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Sylvie Vartan, Victoire Carlota et moi

Sylvie Vartan au théâtre… Au départ, j’étais plutôt sceptique. La lecture L’amour, la mort, les fringues à Marigny m’avait  beaucoup amusé, mais le jeu d’actrice, il faut bien l’avouer, n’était pas là. Pourtant, après avoir lu les premières critiques de Ne me regardez pas comme ça, j’ai acheté une place. Après tout, c’est un événement, c’est Sylvie… Pourquoi manquer ça ! Je lui ai donc laissé une semaine de rodage, et hop, me voici dans la corbeille du Théâtre des Variétés, avec une impatience non feinte.

Je ne vais pas raconter l’histoire, on la trouve de long en large sur le net. Commençons par le commencement : l’écriture. C’est là que ça fait mal. Très mal. Si ce n’était pas Mergault qui avait écrit la pièce, mais une illustre inconnue, personne n’aurait misé dessus : le nom fonctionne, le réseau s’agite, et le théâtre est réservé pour quatre mois. L’écriture est poussive. Avec LE truc que je déteste dans le (très) mauvais boulevard : on sent le bon mot placé à tel endroit pour déclencher le rire. C’est agaçant. Profondément agaçant. A part quelques répliques savoureuses, pour lesquelles j’ai ri volontiers, le texte n’est ni drôle, ni mélodramatique, ni rien. C’est long, les phrases s’enchaînent et ne servent souvent que de prétexte pour étaler la pièce sur une heure et demi. Quant aux bons mots, la majorité est conservée pour l’auteur elle-même, l’autre n’étant alors qu’un faire-valoir ; cela pue à plein nez, et c’est détestable.

On est donc bien loin de l’écriture ciselée de Sylvie Joly ou de Valérie Lemercier : avec elles, le verbe se porte haut et sert autant les acteurs que les spectateurs. Avec Mergault, ce texte ne sert que son ego et son portefeuille.

Et Sylvie, dans tout ça… Eh bien, Sylvie m’a très agréablement surpris. Certes, Sylvie ne change pas et on reconnaît Vartan, parfois, dans l’intonation, la gestuelle. Son jeu est néanmoins nettement plus abouti que dans L’Amour, la mort, les fringues. Elle produit de louables efforts et s’en sort très bien. Le risque de se planter était important, elle relève le défi et réussit l’examen.

Elle s’amuse, c’est évident. Son plaisir d’être là est communicatif. La mise en scène la sert divinement, notamment dans le burlesque. La mise en scène de la promenade dans la campagne italienne est, à ce titre, parfaite. Son partenaire, Pierre Deny, est formidable et sait la mettre en valeur, l’accompagner dans son jeu.

Sylvie est à fond, mais n’est pas encore prête pour des rôles de poissonnière ou des rôles à contre-emploi. Pour cela, il lui faudra effacer la Vartan et OSER davantage. Pourtant, et c’est paradoxal, avec cette pièce, elle se met déjà en danger : elle aurait pu rester chez elle à faire des confitures, ou préparer, comme cela était prévu, son livre sur sa mère, puis faire la promo de son nouvel album. Et non, il lui a fallu cette nouvelle aventure. La mise en danger est réellement là, comme souvent quand on s’intéresse à ses choix. C’est pour ça que j’adore cette femme. La mise en danger est là, donc, mais ni avec le bon texte, ni la bonne partenaire.

Malgré mes réserves sur le texte, certaines scènes sont néanmoins savoureuses. Deux, en fait (c’est bien peu) : la scène du tiramisu et la scène du serpent. Ce sont justement les deux scènes où Sylvie doit dépasser ses limites, se sortir les doigts du cul et se mettre encore plus en danger. Là, Vartan s’efface pour laisser place à une véritable actrice. Le pire, c’est qu’on sent qu’elle aime ça. Alors pourquoi pas davantage ? C’est frustrant.

Si elle souhaite persister dans cette voie, ce que je lui souhaite, il lui faudra trouver un auteur digne de cette envie. Un auteur qui sache la pousser, la faire sortir de ses retranchements. Muriel Robin ? Pourquoi pas…

Quelle femme (d)étonnante !

L’Oktoberfest à Bastille : le plaisir d’une vision sans esthétique

Dernière soirée à Bastille pour le Ring version 2013. Le Crépuscule des dieux. Celui des quatre opéras du cycle que je préfèrerais s’il n’y avait ce leitmotiv de Siegfried joué au cor toutes les cinq minutes : le prologue avec le Chant des Nornes est simplement merveilleux (n’est pas encore né celui qui pourrait le qualifier autrement) ; les plages purement musicales m’enchantent. Mais l’omniprésence de ce leitmotiv cuivré produit sur moi l’effet du réveil matin qui me sort de l’engourdissement du sommeil. Et ça me gâche un peu mon plaisir.

Une fois encore, j’ai beaucoup aimé la logique de la mise en scène de Günter Krämer. Pourtant, avec les moyens déployés lors des trois précédents volets, j’imaginais un je ne sais quoi de plus grandiose. Pour autant, en se plaçant dans la continuité des quatre œuvres, le parti pris est intéressant : Le Ring se précipite vers la chute, les hommes prennent le dessus sur les dieux… La médiocrité des actes est alors véritablement appuyée. La simplicité, voire la nudité des artifices théâtraux utilisés renforce nécessairement le propos. Une fois cette vision sans esthétique acceptée, il n’y a plus qu’à se verser corps et âme (rien que ça) dans le bain de notes.

Les deux temporalités que l’opéra évoque sont bien distinctes. Le temps des dieux, lent, qui s’étire dans l’éternité et dans la création d‘un projet global. Les dieux maîtrisent l’histoire et se situent à un niveau supérieur. Le temps des hommes, plus rapide, plus instinctif. Plus vil, plus mesquin aussi. Le nectar qui se dégustait fait place à la gaudriole de la fête de la bière. Les décors renforcent eux aussi ce contraste humanité/divinité, grâce à un habile jeu de noir et blanc.

La Brünnhilde devenue femme d’intérieure m’a beaucoup amusé. Une parfaite bobonne accomplie, paradant devant son vaisselier digne d’une liste de mariage du Bon Marché. Une vraie petite reine qui semble ravie de son destin. Hagen, lui, tient le monde dans ses mains comme un joujou. Ce monde que Wotan et sa clique dominaient dans L’Or du Rhin.

Les scènes avec les Filles du Rhin m’ont fait chavirer : musicalement, elles sont parfaites, avec ce leitmotiv du Rhin, de l’anneau… J’évoquais la nudité de la mise en scène, nous en avons un bel exemple ici, où tout se joue sur une plaque centrale tournante. On est loin de la très belle mise en scène de l’acte I de l’Or du Rhin. Mais justement, le temps ici est à la chute et non plus à l’insouciance.

Idem avec le crépuscule et l’embrasement final. La mise en scène de la toute fin de La Walkyrie laissait le spectateur de Bastille dans une fumée jaune orangée qui enveloppait la scène et la salle. Le tableau était drôlement beau et m’a rendu extatique. L’idée que le metteur en scène propose pour cette scène-ci est à contre courant et offre seulement une projection, sur écran, de jeu vidéo. La facilité de la redite est alors évitée. Les ombres de Siegfried et de Brünnhilde deviennent peu à peu cendres, une fois l’œuvre des flammes achevée. Je reste un peu sur ma faim de grand spectacle, mais le résultat reste cohérent.
Pour finir de lier l’ensemble de ce Ring, ne manquerait peut-être qu’un « Game Over » qui utiliserait l’écriture gothique du « Germania » usé jusqu’à l’os dans les trois autres volets. Ca aurait de la gueule, non ? Moi aussi je veux mettre un Ring en scène, maintenant !

Si j’avais pu émettre des réserves quant à la puissance de l’orchestre, elles se lèvent toutes avec ce Crépuscule. L’orchestre possède ici véritablement sa partition et Philippe Jordan, le dirige avec une puissance qui ne diminue jamais. La scène finale dresse alors chaque poil en l’air.

Autant j’ai pas mal apprécié Torsten Kerl dans le rôle de Siegfried dans Siegfried (c’est facile à retenir), autant là, bof bof. Lors de la représentation à laquelle j’assistais, il a d’ailleurs été beaucoup moins applaudi que les seconds rôles. Peut être faut-il mettre tout ça en rapport avec ce discours actuel sur la taille des lieux de chant toujours plus grands, des orchestres toujours plus puissants, des cordes vocales toujours plus sollicitées. Peut être… Je ne me rends pas forcément bien compte : à part chanter La plus belle pour danser dans la salle de bains, je n’ai rien d’un Heldentenor.

Pour conclure sur ce Ring complet, le deuxième auquel j’assiste (le premier étant celui de la Cité de la Musique en octobre 2011-Ring Saga), je dirai brièvement que quelque chose de profondément désabusé ressort ici. La vision de l’œuvre proposée à Bastille se situe au-delà des mythes fondateurs et des légendes pour se poser véritablement face à chaque personnage, à son  destin et à son rôle dans la marche du monde.

Le plaisir de me plonger entièrement dans ces longues partitions, comme une naïade plongerait dans le Rhin, a été renouvelé. Il s’agit en effet d’une sensation très physique, presque animale. Une sensation très ludique aussi : jouer avec les leitmotive (les reconnaître, les retrouver, les deviner) a quelque chose de très enfantin. Une belle expérience musicale.

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Siegfried : l’ado un peu con devenu héros

Un dragon, un oiseau qui parle, des grottes, une résurgence de Blanche-Neige… Rien d’autre ne pouvait davantage me séduire. Pour autant, Siegfried est la journée de la Tétralogie que j’apprécie le moins. Certes, la musique est magnifique : les ouvertures, le duo Erda/Wothan, le réveil de Brünnhilde… Mais le dialogue avec l’auditeur est peut-être trop prégnant pour lui permettre de s’évader ne serait-ce qu’un instant : le développement leitmotivique est en place dès la première note et ne cessera plus jusqu’à la toute fin. Ce jeu musical est donc ici très accentué, peut-être trop, et reconnaissable dès l’ouverture. J’ai toujours eu ce sentiment, face à Siegfried, d’être devant une peinture au couteau, travaillée à grands renforts d’empâtements.

Peut-être aussi est-ce cet antisémitisme absolument pas caché du tout qui me dérange. Bon, tout le monde sait que Wagner n’était pas très porté sur le Shabbat. Nul besoin ici de Mediapart. Ce n’est pas tant voir ce bon petit blond bien pur s’en prendre avec autant de haine à ce vieux juif calculateur qui me gêne, mais cette facilité avec laquelle le compositeur met en scène si ouvertement ses idées.

On pourrait faire la même comparaison avec le monde actuel et l’autre abrutie homophobe du dimanche : capable aussi bien de « chanter » Fais-moi l’amour avec deux doigts pour paraître cool avec son sobriquet de mes deux et, de l’autre, de déclarer ouverte la Manif pour tous (qui n’est pas une manif pour moi, je le rappelle, donc pas pour tous). Je m’égare, je m’égare. Mais pas tant que ça, au fond, puisqu’avec Siegfried, nous sommes bien dans l’utilisation poussive de la farce et du slogan, pour mettre en avant des idées pas très « tagada tsoin tsoin ».

Mais revenons à nos Nibelungen. Siegfried est un conte initiatique, avec tous ses codes, notamment la balade symbolique dans la forêt. L’ado un peu con devient héros en cinq heures douze. Le ton diffère de l’épisode précédent (La Walkyrie) par son aspect clown. C’est une farce (pas loin), bien que le crépuscule, annoncé dès le début par le vol de l’anneau, se confirme ici. C’est tragique, mais avec le sourire. Le décor proposé pour cette soirée à Bastille renforce cette idée de farce. A propos de décor, les magnifiques deux premiers actes m’ont bien fait regretter cette malheureuse planche de contreplaqué de la dernière fois.

La mise en scène de Günter Krämer a encore gagné en efficacité. Chaque chose est à sa place, pas trop/pas assez. Le personnage de Mime est tout droit sorti de la série Little Britain :

Little Britain 3

Le jeu d’acteur est excellent, et ce pour chaque chanteur. Suffisamment rare pour être souligné.

Les murmures de la forêt sont magnifiquement représentés par ces voilages automnaux, symbolisant une forêt qui respire, une nature vivante, à l’affût. Le tableau est très beau. Néanmoins, je me fends là encore d’un reproche : pourquoi diable avoir utilisé un acteur pour l’oiseau, réduit à un simple jeu muet, chantant en playback, alors que la chanteuse est planquée dans les coulisses ? On se croirait à un show des Carpentier avec les playbacks télévisuels si chers à Sylvie Vartan. C’est un détail de mise en scène qui me laisse encore pantois.

Ma scène préférée de l’opéra est le duo Erda/Wothan. J’ai trouvé très intéressant de l’avoir placé dans une salle de bibliothèque, obscure, dans laquelle on ne voit que les tables et on devine tout un tas de clercs de notaires à la Balzac en train de potasser leur droit. Erda se pose ainsi là, en gardienne absolue du savoir universel. Depuis son apparition dans Rheingold, j’avais hâte de réentendre Qiu Lin Zhang. Et je me pris alors à regretter qu’elle n’ait pas droit à un monologue de trente minutes digne de Brünnhilde. De même, le géant/dragon interprété par Peter Lobert apporte ses basses revigorantes qui réveillerait le spectateur le plus lourdement endormi.

Il y a aussi ce réveil de Brünnhilde, rappel du réveil de la Blanche-Neige des contes. J’imagine qu’il est difficile, pour un metteur en scène, d’échapper alors au côté « réveil de Marie-Rose dans la forêt enchantée ». Mais que j’aime ces rôles ingrats ! Avoir une partition importante et difficile, un rôle non moins nécessaire dans l’avancée de l’oeuvre, mais que pour la toute fin de la représentation, au point d’oublier jusqu’à l’existence-même de ce dernier tableau.

En tout cas, je me demande à chaque fois comment font ces chanteurs et ces figurants pour ne pas se casser la figure dans cet escalier monumental !

Siegfried

La fuite intérieure avec Axelle Red

Une très jolie découverte : l’album d’Axelle Red, Rouge Ardent. Découverte due au hasard d’une pause déj passée à flâner dans les rayons d’une Fnac. La pochette m’attire, je me souviens avoir vu quelques jours avant son clip sur un Tumblr. J’avais trouvé ça chouette, alors j’écoute quelques extraits de la galette. Et là, une claque. Je n’appréciais pas particulièrement Axelle Red à l’époque du Hit Machine, je savais qu’elle sortait de temps en temps des disques, j’avais vu un passage sympa à Taratata et puis voilà. Mais là, je sens que quelque chose se passe entre mon cerveau, ce moment fugace et la musique que je découvre. Une sorte de coup de foudre, the right man in the right place, comme dirait Nicole Bricq. Ni une ni deux, j’achète le disque, avec la ferme intention de découvrir tout ça tranquillement à la maison.

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Aussitôt dit, aussitôt fait. Tout d’abord, la voix. Une voix cassée, comme enrouée. La fumée, la voix qui évolue avec l’âge, je ne sais pas. Intrigant et très plaisant. J’ai toujours aimé ces voix mystérieusement voilées : Moreau, Sanson… Là, j’imagine une voix de cowgirl, j’imagine la route 66, j’imagine des kilomètres avalés en bagnole, sous le soleil, toute fenêtre ouverte en écoutant de la soul à fond.

La lecture du livret montre des textes d’une poésie déconcertante de simplicité. Mais en apparence, pour le moins. La beauté de cette poésie n’en ressort que mieux : c’est qu’il en faut du talent pour faire une excellente chanson triste sous des formes de chanson joyeuse. Chanter l’hiver, le deuil, la rupture, l’air de rien. Peu y parviennent : Biolay, Sanson, Eicher… Axelle Red me surprend agréablement sur ce plan-là. J’aime ça, me laisser surprendre par ce décalage musical. Certaines chansons donnent carrément l’impression de pénétrer dans une toile de Hopper, de mettre pause dans un film de David Lynch, de rentrer dans l’image et prendre place au côté des personnages.

Entre chaque chanson, je sens le plaisir pris à créer, à écrire, à composer. Il y a du bonheur, du plaisir dans la création de ce disque et ça se sent. Ça fait longtemps qu’un album ne m’a pas autant séduit, par la joie qui s’en dégage et le plaisir de l’écouter, de le découvrir, chanson après chanson. Un peu comme l’excitation de découvrir un très bon nouvel album d’un artiste qu’on aime, dans lequel chaque note, chaque mot, chaque son semble à sa place.

Si j’avais envie de tout plaquer, de monter dans une bagnole et rouler à fond, les cheveux au vent sous mon carré Hermès, c’est un disque que j’écouterais en boucle. En attendant, je m’évade en l’écoutant de long en large dans mon casque dans le métro. Une fuite intérieure.

Un seul bémol : c’est beaucoup trop court ! Mais peut-être est-ce justement un gage de qualité, de ne pas se perdre dans du remplissage.

J’attribue mon label « devrait composer pour Véro ». Même urgemment, la Sanson étant en phase de travail : avec le côté soul bien cuivré qui se dégage de Rouge Ardent, qui laisse deviner le Hollywood sansonien, je suis persuadé que l’union des deux musiciennes pourrait vachement bien sonner sur scène. En attendant, je pense me laisser tenter par une soirée au Trianon.

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La Walkyrie : chevauchée au coeur de l’actu média

Après une délicieuse soirée à patauger dans les eaux sombres du Rhin, j’ai passé un dimanche non moins exquis à savourer un brin d’inceste sur fond de scène de ménage et d’interrogation métaphysique. On dirait pas vu comme ça, mais j’en salivais d’avance. La Walkyrie, quand même. Rester assis sur un fauteuil confortable pendant cinq heures, bien au chaud, à écouter du Wagner, quoi de plus plaisant ? Ce que j’adore dans cet opéra, c’est moins le jeu des leitmotive que les très longs duos (tellement longs qu’ils en deviennent des monologues successifs). Et pourquoi bouder son plaisir ? L’ouverture de l’acte III avec sa Chevauchée, c’est vachement bien.

La Walkyrie, c’est un peu long et compliqué, parce que ça multiplie les symboles, ça atomise l’arbre généalogique, ça choque. Ca fait « Tsouin Tsouin » dans tous les coins et c’est aussi tout doux, comme un Lapsang Souchong : un thé puissant dont la force s’estompe gorgée après gorgée. Et qu’est-ce que c’est bon !

Programme

Tentons l’exercice du résumé de texte, tout de même. Imaginons le Grand Schtroumpf, un tantinet lubrique (les politiciens ont toujours été de vrais queutards, Le Nouvel Observateur n’a rien inventé en 2013) qui, grâce à sa grande intelligence, a tout organisé pour sauver le monde de sa chute. Plutôt bien vu, son plan : un petit Zelda valeureux va trouver une supère épée que lui seul pourra attraper (un peu comme Lancelot) et tuer par ce moyen le dragon qui cache l’anneau volé par Alberich dans L’Or du Rhin (l’opéra juste avant, faut suivre un peu). Le hic (sinon on passerait pas cinq heures là-dessus), c’est que pour que le petit Zelda voie le jour, il faut que Siegmund (le fils caché du Grand Schtroumpf) et Sieglinde (avec des « Sie », on mettrait le Walhalla en bouteille) fassent des cochonneries dans la forêt magique. Mais Siegmund et « Gligi » sont… frères et soeur jumeaux. Un détail, mais quand même. Si on ajoute à ça que « Gligli » est mariée à Hunding, le pire ennemi de Siegmund, on comprend pourquoi il fallait bien quatre opéras pour dénouer tout ça.
C’est là que débarque celle à qui personne n’a rien demandé et qui décide de faire sa grande scène du II (ça tombe bien, c’est là que ça se passe). La Schtroumpfette (un homme politique n’est rien sans sa femme), sort de sa cuisine où elle faisait des tartes aux pommes (cf. L’Or du Rhin, toujours) et pendant une bonne vingtaine de minutes nous fait son savoureux monologue :

-Non mais « allo », quoi. Siegmund et Gligli qui nous pondent un marmot ! Non mais « Allo, vous me recevez » ? C’est comme si Annette de « Premiers Baisers » couchait avec Monsieur Girard…

Ce à quoi on peut aujourd’hui lui rétorquer qu’elle ne se tient pas très au fait de l’actu média puisque ça, c’est déjà fait. En tout cas, c’est vrai qu’il y a de quoi ne pas être très heureux de la situation. Toujours est-il que le Grand Schtroumpf (qui n’a pas de couille) s’incline devant la dame patronnesse et va tenter de se dépatouiller autrement. Mais Siegmund va devoir se faire massacrer par Hunding et hop, la chute des dieux va commencer.
C’est alors qu’arrive la gamine, Brünnhilde (j’adore ce prénom). Brünnhilde, c’est une sacrée battante. Une vraie Walkyrie qui nous pousse des :

Hojotoho ! Hojotoho ! Hojotoho ! Heiahaja

longs comme le bras. C’est pas la dernière pour aller chercher les guerriers morts au combat. C’est peut-être pour ça qu’elle est la chouchoute du Grand Schtroumpf. Ce dernier se lance alors dans un très long rappel des faits digne des plus grandes séries américaines (Previously in L’Or du Rhin).

C’est le moment choisi par Mademoiselle la fayotte pour faire son complexe d’Oedipe, et décide de braver l’ordre de papa (Siegmund doit mourir et puis c’est tout). Eh bien Mademoiselle décide que non, qu’elle va le sauver, et sauver Gligli par la même occasion. Le Grand Schtroumpf s’apprête alors à lui donner la fessée : elle fera dodo dans la montagne, perdra son statut divin et le premier qui passera aura le droit de la sauter et de lui faire récurer la vaisselle à loisir. Brünnhilde n’est pas contente (une vrai ado) : elle veut bien faire la vaisselle, mais pas pour n’importe qui.

Le Grand Schtroumpf s’incline cette fois devant sa fille (elle ne veut pas coucher avec le premier venu, c’est plutôt louable comme intention). Alors le gars qui la trouvera, avant de faire mumuse avec son minou, devra braver une barrière de feu énorme. Pas folle la Walkyrie. Ça limite la casse : on évite le gang bang et on s’élève tout de suite dans les classes supérieures de la chevalerie.

(Et c’est pas fini, parce que si on réfléchit bien, Siegfried, le tombeur de Walkyrie, c’est quand même le petit fils de son père à elle… Mais ça, c’est la deuxième journée du Ring, gardons ça pour plus tard).

Quel bordel ! C’est Nicolas et Marjolaine chez les Chevaliers du Zodiac. Comme quoi, Dorothée et Azoulay n’ont rien inventé : suffit d’écouter trois Wagner et hop, la case télé du mercredi après-midi est remplie pour dix ans : des chevaliers, des princesses et des chansons pour lier tout ça.

Entracte

J’ai à nouveau beaucoup aimé la mise en scène proposée par Günter Krämer. Le tableau printanier de l’acte I est très « comédie musicale », très « clipesque ». Il offre un cadre charmant au duo des jumeaux amoureux. Quant au final, il est simplement magnifique. Brünnhilde et Wotan tous deux plongés dans un feu rougeoyant qu’une épaisse fumée intensifie.

L’utilisation des figurants/danseurs est cette fois savamment dosée : il y a moins de déplacements inutiles que dans L’Or du Rhin. Krämer n’en fait pas trop lorsqu’il montre tous ces corps nus et maltraités. La « chevauchée » en est justement ainsi réduite à son rôle essentiel de champ de bataille sanglant : les Walkyries, frangines guerrières et assoiffées de sang, nous sont montrées en infirmières aux gants de cuir rameutant des cadavres à bras le corps. L’essence de cette scène attendue est bien là.

Un seul reproche, mais de taille : le frêne transformé en simple planche de contreplaqué posée dans un coin. Comme si la résolution du conflit israélo-palestinien était planquée dans une armoire Ikea. Non mais « Njüt », quoi !

Diego Leetz aux lumières offre des jeux d’ombre à l’acte I qui renforcent la part intime du propos. L’intime qui se mêle fort justement au plan universel minutieusement calculé de Wotan. Ces jeux d’ombre apportent une inquiétude bienvenue et rappellent ces tableaux de clair-obscur dans lesquels l’ombre cache de multiples secrets.

La direction d’orchestre de Philippe Jordan est à nouveau très douce, très mélodieuse. Elle manque parfois d’aspérités et de poils au menton. Néanmoins, cela donne toute sa saveur aux scènes dans lesquelles interviennent les ruptures dans la partition « leitmotivique » : les quelques duos et airs véritablement chantés deviennent des morceaux d’un lyrisme envoûtant. Mais qu’est-ce que j’aurais aimé que ces « Wääääälse » poussés à l’extrême (quels frissons !) par Stuart Skelton (qui campe un Siegmund vocalement parfait) soient accompagnés d’un orchestre tout aussi rugueux…

A part l’armoire Ikea, ce fut un dimanche d’hiver parfait, en somme. Hojotoho !

Salut

Das Rheingold : plonge avec les stars

Façade Bastille Ring

Mardi soir, c’était un peu Noël à rebours pour moi : une soirée à jouer l’orpailleur à Bastille. Wagner, le Ring et son Prologue, Das Rheingold. J’aime beaucoup ce Prologue, qui commence à partir de rien (le silence) et dans lequel tout une structure cosmogonique et musicale se met en place.

Imaginons Muriel Hermine, Laure Manaudou et Tom Daley chargés de veiller sur la Place Vendôme après le Big Bang. Pendant la pause clope, ils daubent sur le petit Alberich des archives. Ni une ni deux, ce dernier se prend pour Belmondo et fait le casse du siècle. Du coup, Wothan et ses Wothanettes, qui dégustent des tartes aux pommes pour rester immortel, partent en guerre contre les nains et les géants. « Manger bouger », on voit tout de suite la portée actuelle et progressiste de l’oeuvre.

J’ai beaucoup aimé la mise en scène de Günter Krämer, qui propose une lecture claire de l’oeuvre. Nul besoin d’artifice pseudo intello-contemporain pour montrer cette musique-là. Bien au contraire : assister à un opéra de Wagner (du Ring en particulier) amène nécessairement le spectateur à se poser de multiples questions, à porter un regard complexe et non complaisant sur le monde et sur son rapport au monde. En cela, Wagner a réussi son pari fou d’oeuvre d’art totale. Que l’on aime Wagner, soit. Encore faut-il l’aimer avec lucidité. Au-delà de l’émotion purement esthétique et musicale se cachent bien des choses, que cette mise en scène laisse entrevoir grâce à la présence de danseurs/mimes, à ces « Germania » en construction.

Philippe Jordan à la direction d’orchestre laisse bien entendre l’aspect symphonique de la musique wagnérienne. Non, ce n’est pas qu’une musique de barbares envahissant la Pologne ! Ce que j’aime particulièrement dans l’Or du Rhin, c’est la mise en place des leitmotive, qui seront tissés dans la suite du Ring. J’aime les attendre, les deviner, les redécouvrir. C’est une musique très ludique, vue comme-ça. Les leitmotive du Rhin et du Walhal, tout en légèreté, celui des géants, bien lourdeau, la forge avec son jeu d’enclumes, celui de l’épée, à la toute fin, qui n’a rien à faire là mais tellement annonciateur de la suite. J’évoquais l’idée d’art total souhaitée par Wagner. Cette réponse orchestrale au texte en est un bel exemple.

Mardi, j’ai passé une belle soirée avec les dieux.

Das Rheingold 2013

Kaas piaffe et paf

Patricia Kaas est une chanteuse de repassage. Une excellente chanteuse de repassage, même. Il suffit de regarder sa pile de chemises, de T-shirts et de pantalons froissés tout en pensant très fort à Forbach pour relativiser : non, l’heure qui m’attend à manier le fer n’est pas la onzième plaie d’Egypte.

Les mineurs de fond, en Lorraine, c’est quand même autre chose.

Certains, moi le premier, se font leurs play lists pour aller courir le samedi matin aux Buttes-Chaumont. J’ai aussi ma petite play list surprise, celle du repassage. Quand je repasse, je me sens revivre, comme Karin Viard dans le film Ma part du gâteau, de Klapisch, qui s’égosille sur « Les rois du moooonde ».

Et Patricia Kaas se pose là, comme ma meilleure copine de corvée.

Quoi de plus jouissif que d’admirer le col de la chemise-blanche-sur-mesure de chéri, encore tout chaud de la vapeur du fer, en hurlant à pleins poumons Quand Jimmy dit ou Mon mec à moi ?

Quoi de plus agréable de constater que la pile de chemises diminue allègrement en compagnie de Vénus des abribus ?

Ma liberté contre la pile de repassage…

Kaas Mlle chante

Mais aujourd’hui, Patricia n’est plus la chanteuse de repassage idéale. Que nenni.

Qu’elle veuille changer son image, soit (au fond, à bien y penser… quelle image ?).

Envisager un hommage aux années 30 berlinoises, pourquoi pas. Mais n’est pas Ute Lemper qui veut, Patricia l’a magistralement prouvé avec son Kabaret. Là où l’une habite ces chansons et propose un univers entier avec chapeau et boa, avec Patoche, j’ai senti le ciel bleu à deux doigts de s’effondrer.

Un gros « Splash » qui tâche.

D’un côté on se plonge dans un Berlin crasseux et enfumé qui a envie de gueuler son besoin de liberté et son envie de vivre, de l’autre on est face à un machin poussif à gros sous.

Récemment, Patricia Kaas nous a proposé son nouvel hommage. A Piaf, cette fois. Impossible de se tromper, c’est écrit dessus : Kaas chante Piaf. Comme Mireille Mathieu.

Sauf que là, le ciel bleu ne se contente plus de bien pouvoir s’effondrer, il est tombé plus bas que terre. Que reste-t-il d’Edith ? Rien de rien.

Kaas se paye les orchestrations classieuses de Korzeniowski, mais ne parvient à n’en faire que du rien.

Certes, il y a sa voix, mais une voix qui bave, une voix qui gueule. Une voix qui fait son repassage le dimanche après-midi, en pensant à la Lorraine et en se disant que les mineurs de fond, c’est quand même autre chose que d’essuyer les verres au fond du café.

Kaas chante Piaf

Dommage, la pochette était prometteuse (oui, les apparences, je sais…) : le «Mademoiselle» de 1987 devient allègrement un simple «Kaas». La môme s’est carrément fait un nom depuis.

Le «blues» du premier album est devenu «Piaf». Seul reste le «chante» comme dénominateur commun entre l’époque des bals populaires des samedis soirs à Forbach et le tout-concept des années 2000. Mademoiselle chante le blues, Kaas chante Piaf. Quel chemin !

C’est là que le bât blesse. Kaas chante Piaf, Kaas n’interprète pas Piaf. J’ai entendu ça et là qu’elle est parvenue à réaliser un album à elle avec les chansons d’une autre. A apprivoiser cette musique pour la faire sienne. Quel gâchis.

Remarquez bien, il suffit de lire le livret pour comprendre que la chanteuse elle-même est lucide et s’est sentie dépassée par son concept :

«Trouver ma place dans cet univers tout en restant fidèle à moi-même n’était pas évident».

Kaas MDR

Regardez-la comme elle se marre le petit chameau. Là où Patricia passe, Edith trépasse. Si, pour son prochain disque, elle décide de s’atteler au répertoire de Sylvie Vartan, je tue le chien.

Hasard du calendrier, le même jour est sorti une énième intégrale Barbara, avec une nouvelle fournée d’inédits tout droits sortis des caves d’Europe 1 et autres scènes de concert. Parmi ces inédits : Même si tu revenais, de Claude François. La voilà, la femme qui chante, qui chante sa vie, qui vit ses chansons, ses mots et qui fait siens les mots des autres. Une leçon de chant qui fait paf dans le cœur.

Mylène Farmer, le Kiki de tous les Kikis (3/3)

Les textes. Nous avons évoqué les titres, mais qu’en est-il des textes ? Ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Mais ont-ils déjà été quelque chose, l’éternel débat… Certes, par le passé, on a pu lire de belles trouvailles et des phrases joliment ouvragées. Mais on a surtout pu découvrir des phrases avec des fautes de syntaxe ou carrément des mots qui manquent. Je me souviens d’une soirée passée à décrypter une phrase et conclue, dépité, par un « ah mais il manque un mot ! ».

Et qu’on ne me parle pas là d’effet de rhétorique, quand ce mot qui manque se décline avec un condensé, voire une citation, de ses dernières lectures ou de la dernière expo vue : L’Horloge de Baudelaire, le « regard oblique » de Doisneau… On ne compte plus les citations de Reverdy, surtout depuis Avant que l’ombre…

On ne compte plus également les facilités. Un bel exemple avec cette rime :

 

 « Où va le monde

Où est ma tombe »

(Tu ne le dis pas)

 

Je pense forcément ici à Yann Moix évoquant Brassens, « l’autre moustache qui fait rimer couille avec nouille » (Podium). Néanmoins, et c’est ce que j’aime dans les paroles de Mylène, même si le texte se révèle parfois aussi vide de sens qu’une chanson made in NRJ 12, l’auditeur peut au moins s’amuser à découvrir des mots inhabituels dans des chansons pop.

 ◊

Concluons prestement cet aparté pas très sympa pour ma renarde rousse préférée, parce qu’il y a du positif à dire sur les textes. Tout n’est pas tout noir ou tout gris foncé.

Dans cet album, Mylène fait preuve d’une ironie mordante étonnante chez elle, mais qui fait montre d’un recul sur le personnage plutôt chouette, et qui me plait beaucoup. Dans A force de…, la meilleure chanson de l’album (la piste onze, pour les pressés), elle écrit :

 

« A force de mourir

Je n’ai pas su te dire

Que j’ai envie de vivre

Donner envie de vivre ».

 

Le reste du texte est à l’avenant. Nous sommes proches du A l’enterrement de Barbara. Oui, Mylène sait être drôle. On est à deux doigts de la parodie de Bref pendant Timeless 2013, je vous le dis :

 « J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer, je suis d’une génération désenchantée, BREF, ainsi soit-je ».

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 J’arrête là cette chronique musicale en vous laissant vous plonger dans ces nappes de synthés et d’aigus. Monkey Me est peut-être un album de plus. Il n’est peut-être que cela. Pour moi, c’est un Point de Suture réussi, chaleureux et plein de petits clins d’œil. C’est surtout un doudou qui tient son rôle de doudou : il rassure, il apaise, il fait du bien.

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Pour finir, j’ajouterai une seule chose, et non des moindres, concernant le côté un soupçon mercantile de la dame en roux : le mariage pour tous, c’est soit « oui » soit « non », pas « oui mais peut être » selon que l’on s’adresse à Claire Chazal ou à Têtu

MF-Monkey Me 3:3, SVWEM

 

The End.