Le flou gaussien (in real life)

Je suis myope. Pas de beaucoup, hein, je n’en suis pas au stade de la canne blanche. Juste un peu. Je vois très légèrement flou et ne distingue les mots que si je suis suffisamment près. Voire carrément si j’ai le nez collé sur le papier, si le corps de la police de caractère le nécessite.

A la maison, je compte sur chéri pour lire les menus des DVD et utiliser la télécommande à bon escient. Tout comme il compte sur moi pour attraper les trucs placés en hauteur. Echange de bons procédés.

J’aime mes lunettes. Je les conserve longtemps : le temps de les apprivoiser, de vivre avec, puis de m’en lasser. Du coup, je passe du temps à trouver la bonne paire. Je ne veux pas forcément du dernier truc à la mode, mais un design travaillé que je ne verrai ni sur le premier gars venu dans le métro, ni sur M Pokora. Pour ça, je fais confiance aux modèles de mon opticien, qui ne me pousse pas à me sortir le doigt de l’étui pour hâter ma décision. Pas de plouf-plouf-ce-sera-toi-qui : ma paire sera l’élue.

Mes lunettes, je les porte essentiellement devant un écran d’ordi. Et lorsque je suis bien installé dans mon fauteuil dans une salle de spectacles. Commence alors tout un cérémonial : l’ouverture du sac, puis de l’étui, vérifier si les verres sont bien nets, en profiter au passage pour prendre un bonbon…

C’est peut-être pour ça d’ailleurs que les directeurs de théâtre ont créé la première catégorie : pour les myopes. L’oubli des lunettes, en pareil cas, est en effet embêtant. Surtout au cinéma. Notamment en cas de sous-titres : la gym des yeux pour lire les sous-titres, fixer l’écran… Le pire restant la 3D. Du coup, après tant d’efforts visuels, je n’ai qu’une envie, me jeter sur un burger dégoulinant de frites. Comme une mante religieuse qui se jette sur la tête de son plan cul pour la bouffer aussitôt le coït venu.

J’aime être conscient que le monde que je vois n’est pas le vrai monde avec des contours bien définis et des lettres lisibles à cent mètres. Cela dit, on pourrait aussi s’interroger sur la question de la part de subjectivité dans la représentation du monde (sortez vos stylos, vous avez quatre heures), mais je crains que l’on ne tombe tout de suite dans un truc longuet comme un tweet de Christine Boutin… Il est d’ailleurs rare que je porte mes lunettes dans la rue : j’adore cette sensation de « bulle » dans laquelle j’évolue.

J’aime que ce monde ne soit qu’à moi. J’aime deviner les mots sur une affiche, sur un panneau. Même si cela s’avère parfois peu pratique, notamment lors du passage du permis de conduire : ne voulant pas voir apparaître la mention « port de verres correcteurs obligatoires » sur le papier rose (je ne sais plus pourquoi), à chaque fois que l’inspecteur m’indiquait une direction, je le faisais répéter, afin d’avoir le temps de me rapprocher un peu plus du panneau et deviner s’il fallait tourner à gauche ou à droite. Au lieu de passer pour aveugle, je passais alors pour sourd. C’était drôlement mieux.

Je vis dans un perpétuel flou gaussien, IRL. « Touche pas mes lunettes, Touche pas mon regard« , chantait Barbara. Mon monde est le mien, rien qu’à moi. Ma bulle rassurante.

Bon, maintenant, c’est où que je clique pour valider mon article ?

Barbara lunettes

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Libre et égal à toi, mon frère. Sans jamais baisser les yeux

« Je hais les dimanches ». Ces dimanches de haine portés par une sémantique de merde. Une « manif pour tous », la belle affaire. Non, ce n’est pas une manif pour tous : ce n’est pas une manif pour moi. C’est encore moins une manif pour celui que j’aime, pour mes parents, mes frères et ma grand-mère qui m’aiment, pour mes amis qui me soutiennent et me protègent. Alors non, cette manif n’est pas pour tout le monde. C’est une manif contre.

Non, cette histoire de mariage ne concerne pas qu’une poignée de bobos parisiens. Ça concerne aussi l’agriculteur dans sa campagne qui craint les représailles. Ça concerne ce petit scout qui devra un jour s’affranchir de son bâton de pèlerin pour regarder ses parents bien droit dans les yeux et leur parler de ce qu’il ressent au plus profond de lui. Ça concerne tout le monde, ça concerne la Liberté, ça concerne l’Egalité. Ça concerne la Fraternité. Ça concerne tout le monde. Une société qui exclue ne peut pas être une société fière de porter les droits de l’homme.

Je lisais, stupéfait, les compte-rendu de dimanche. Notamment la fierté de cette organisation et du chiffre recensé. Mais comment peut-on se réjouir de cette haine déversée dans les rues de Paris ? Comment peut-on à la fois participer à ça et dire aux micros des journalistes que non je ne suis pas homophobe ? En tout cas, après être parvenu à réunir tant de forces pour dégueuler sa peur, qu’on ne vienne plus me brandir cette connerie d’argument de lobby gay et de microcosme parisianiste.

Je suis encore plus stupéfait en lisant la plupart des arguments utilisés. Arguments tellement pathétiques que leur maniement en est visible comme la Bible dans la main de Christine Boutin et ne servent qu’à faire réagir une masse qui ne réfléchit pas plus qu’une blondasse de NRJ 12. N’a-t-on pas suffisamment entendu certains manifestants ne pas savoir exactement la raison de leur présence ? Mais bel et bien être là pour manifester contre les pédés ? Et quand on voit que certain mouton peroxydé ressort comme un perroquet de telles conneries, on ne peut que constater que ça fonctionne plutôt bien.

Quitte à être aussi extrême que tous ces arguments objectivement creux : le gamin congelé par maman doit être vachement content de son réfèrent féminin. Et la gamine qui marmonne que le zizi de papa il est joli mais il fait mal quand il est tout dur, elle va être drôlement fière plus tard de son référent masculin. C’est un chouette départ dans la vie, ça. C’est réducteur, mais pas moins que ce qu’on entend depuis plusieurs semaines. Il y a de la merde partout, suffit de savoir regarder sous son paillasson. Ou d’oser le faire.

Je suis très intimement persuadé que si, un jour, un gamin grandit au sein de mon couple, il ne souffrira pas d’avoir deux papas qui l’aiment et qui tentent de lui apporter tout le bonheur possible. Bien au contraire, il souffrira de devoir affronter ceux qui voient cela comme une aberration. Et pourtant, je suis convaincu que sa principale différence sera qu’il connaîtra par cœur les chansons de Mylène et de Madonna.

En tant que bon fils à sa maman, je l’ai accompagnée à la messe de minuit. Vous imaginez mon sourire en coin en découvrant la déco de l’Eglise :

Drapeau

Comment peut-on une seule seconde prendre au sérieux des gens qui maîtrisent les symboles aussi mal ? Comment imaginer un instant que je vais laisser ces obscurs qui ont peur de leurs propres ombres diriger ma vie ? Déballez vos bréviaires, égrainez vos chapelets tant que vous voudrez. Je ne sourcillerai pas un instant.

Tant d’obscurantisme me fait peur. Et je refuse qu’on vienne me sortir là le modèle judéo-chrétien comme fondation de la France. Entre temps, les philosophes des Lumières, Voltaire et Diderot sont passés par là. La controverse de Valladolid aussi, ne l’oublions pas…

Lors de l’examen du projet de loi « mariage pour tous » le 15 janvier, que n’a-t-on pu entendre cette magnifique sortie : « Une union civile serait bien suffisante ». Qu’ils mangent de la brioche, c’est ça ? Ils ont déjà le droit de respirer, ils ont leur quartier dans Paris, Mylène Farmer va leur faire un concert dans l’année, c’est bien assez.

Bah non. Justement, ce n’est pas suffisant que cette égalité-de-loin sous fond de « n’y touchez pas les enfants, vous pourriez vous salir les doigts ». Je veux juste qu’on arrête de prendre les gens pour des cons avec des arguments aussi foireux. Je ne demande à enlever aucun droit à personne. Je demande juste qu’on m’en rajoute un, pour être enfin libre et égal à toi, mon frère. C’est tout.

J’ai la chance d’être entouré par une famille qui m’a compris et qui place déjà mon couple dans la posture de futur adoptant. J’ai la chance d’avoir des amis qui ne brandissent pas notre amitié comme un gage de bonne moralité (le désormais fameux « moi aussi j’ai des amis homosexuels »). J’ai la chance d’évoluer dans un milieu professionnel où je peux parler librement de mes vacances avec mon chéri sans travestir la réalité ou me taire à la machine à café.

Mais maintenant j’ai hâte que tout cela s’arrête, que ce soit enfin voté et qu’on passe à autre chose. Et je veux que cette colère qui monte en moi continue de me porter suffisamment haut pour garder la tête droite, sans jamais baisser les yeux. Parce que certes, comme le chantait Barbara, « regarde, quelque chose à changer ». Mais pas tant que ça, au fond.

Tu me pompes l'air