L’Oktoberfest à Bastille : le plaisir d’une vision sans esthétique

Dernière soirée à Bastille pour le Ring version 2013. Le Crépuscule des dieux. Celui des quatre opéras du cycle que je préfèrerais s’il n’y avait ce leitmotiv de Siegfried joué au cor toutes les cinq minutes : le prologue avec le Chant des Nornes est simplement merveilleux (n’est pas encore né celui qui pourrait le qualifier autrement) ; les plages purement musicales m’enchantent. Mais l’omniprésence de ce leitmotiv cuivré produit sur moi l’effet du réveil matin qui me sort de l’engourdissement du sommeil. Et ça me gâche un peu mon plaisir.

Une fois encore, j’ai beaucoup aimé la logique de la mise en scène de Günter Krämer. Pourtant, avec les moyens déployés lors des trois précédents volets, j’imaginais un je ne sais quoi de plus grandiose. Pour autant, en se plaçant dans la continuité des quatre œuvres, le parti pris est intéressant : Le Ring se précipite vers la chute, les hommes prennent le dessus sur les dieux… La médiocrité des actes est alors véritablement appuyée. La simplicité, voire la nudité des artifices théâtraux utilisés renforce nécessairement le propos. Une fois cette vision sans esthétique acceptée, il n’y a plus qu’à se verser corps et âme (rien que ça) dans le bain de notes.

Les deux temporalités que l’opéra évoque sont bien distinctes. Le temps des dieux, lent, qui s’étire dans l’éternité et dans la création d‘un projet global. Les dieux maîtrisent l’histoire et se situent à un niveau supérieur. Le temps des hommes, plus rapide, plus instinctif. Plus vil, plus mesquin aussi. Le nectar qui se dégustait fait place à la gaudriole de la fête de la bière. Les décors renforcent eux aussi ce contraste humanité/divinité, grâce à un habile jeu de noir et blanc.

La Brünnhilde devenue femme d’intérieure m’a beaucoup amusé. Une parfaite bobonne accomplie, paradant devant son vaisselier digne d’une liste de mariage du Bon Marché. Une vraie petite reine qui semble ravie de son destin. Hagen, lui, tient le monde dans ses mains comme un joujou. Ce monde que Wotan et sa clique dominaient dans L’Or du Rhin.

Les scènes avec les Filles du Rhin m’ont fait chavirer : musicalement, elles sont parfaites, avec ce leitmotiv du Rhin, de l’anneau… J’évoquais la nudité de la mise en scène, nous en avons un bel exemple ici, où tout se joue sur une plaque centrale tournante. On est loin de la très belle mise en scène de l’acte I de l’Or du Rhin. Mais justement, le temps ici est à la chute et non plus à l’insouciance.

Idem avec le crépuscule et l’embrasement final. La mise en scène de la toute fin de La Walkyrie laissait le spectateur de Bastille dans une fumée jaune orangée qui enveloppait la scène et la salle. Le tableau était drôlement beau et m’a rendu extatique. L’idée que le metteur en scène propose pour cette scène-ci est à contre courant et offre seulement une projection, sur écran, de jeu vidéo. La facilité de la redite est alors évitée. Les ombres de Siegfried et de Brünnhilde deviennent peu à peu cendres, une fois l’œuvre des flammes achevée. Je reste un peu sur ma faim de grand spectacle, mais le résultat reste cohérent.
Pour finir de lier l’ensemble de ce Ring, ne manquerait peut-être qu’un « Game Over » qui utiliserait l’écriture gothique du « Germania » usé jusqu’à l’os dans les trois autres volets. Ca aurait de la gueule, non ? Moi aussi je veux mettre un Ring en scène, maintenant !

Si j’avais pu émettre des réserves quant à la puissance de l’orchestre, elles se lèvent toutes avec ce Crépuscule. L’orchestre possède ici véritablement sa partition et Philippe Jordan, le dirige avec une puissance qui ne diminue jamais. La scène finale dresse alors chaque poil en l’air.

Autant j’ai pas mal apprécié Torsten Kerl dans le rôle de Siegfried dans Siegfried (c’est facile à retenir), autant là, bof bof. Lors de la représentation à laquelle j’assistais, il a d’ailleurs été beaucoup moins applaudi que les seconds rôles. Peut être faut-il mettre tout ça en rapport avec ce discours actuel sur la taille des lieux de chant toujours plus grands, des orchestres toujours plus puissants, des cordes vocales toujours plus sollicitées. Peut être… Je ne me rends pas forcément bien compte : à part chanter La plus belle pour danser dans la salle de bains, je n’ai rien d’un Heldentenor.

Pour conclure sur ce Ring complet, le deuxième auquel j’assiste (le premier étant celui de la Cité de la Musique en octobre 2011-Ring Saga), je dirai brièvement que quelque chose de profondément désabusé ressort ici. La vision de l’œuvre proposée à Bastille se situe au-delà des mythes fondateurs et des légendes pour se poser véritablement face à chaque personnage, à son  destin et à son rôle dans la marche du monde.

Le plaisir de me plonger entièrement dans ces longues partitions, comme une naïade plongerait dans le Rhin, a été renouvelé. Il s’agit en effet d’une sensation très physique, presque animale. Une sensation très ludique aussi : jouer avec les leitmotive (les reconnaître, les retrouver, les deviner) a quelque chose de très enfantin. Une belle expérience musicale.

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Mon Bon Bout D’An 2012, 2/2

Je reprends ce bilan là où je l’ai laissé, avec les concerts et récitals. Ah, les concerts. L’art vivant. Les cris et les applaudissements des concerts pop, les rituels sacrés des récitals… Ces soirées que j’attends avec excitation, ces rideaux qui s’ouvrent sur quelques heures d’oubli, de partage, de découvertes, J’adore ça.

Le dernier concert auquel j’ai assisté en 2012 en fut le meilleur. Véronique Sanson à Pleyel, le 21 décembre.

Pour la musique, d’abord. Parce que Sanson est une très grande musicienne. Mais pas que : elle est une auteure qui sait faire swinguer la langue française aussi bien qu’une anglaise. Pour son énergie qui ne tarit jamais. Pour sa voix retrouvée. Parce que les concerts de Véro, je ne les compte plus, depuis 1993. Parce que c’est elle, parce que je l’aime très fort. Parce qu’un concert de Véronique Sanson, même avec une play-list identique, est unique de soir en soir.

C’était la fin de sa longue tournée de deux ans, mais aussi le meilleur concert de la série. Quelle force, quelle pugnacité, cette femme. De la première à l’Olympia toute en fragilité et en retenue, en passant par un Grand Rex explosif de bonne humeur et une soirée à la Maison de la Radio toute en intimité, cette dernière date à Pleyel a été magistrale de maîtrise et de virtuosité. Elle m’étonnera toujours. Et seule ma Véro sait me procurer cette énergie qui jaillit tout au fond de moi, cette énergie qui rend heureux. Très très heureux. Et encore plus.

Véro Pleyel 2012

Le concert de Juliette Gréco, au Théâtre du Châtelet, le 06 février, a été lui aussi une belle soirée. Certes, je ne m’étalerai pas sur son disque Ça se traverse et c’est beau, parce que trop exercice de style et simple prétexte à une série de concerts d’anniversaire. Trop peu de chansons notoires dedans, à l’exception du très drôle Petit pont. J’ai eu la chance d’assister à cette soirée au premier rang (quand je guette la seconde d’ouverture des réservations, je ne fais pas les choses à moitié). Quelle flamboyance ! Mais quelle fragilité aussi : son J’arrive si magistral mais malheureusement tellement annonciateur. J’ai assisté à plusieurs concerts de Juliette Gréco. Mais ce soir-là, pour la première fois, je suis sorti à la fois heureux du moment partagé, mais surtout triste. Triste de prendre en pleine face la vieillesse et le déclin du corps. Triste aussi parce que tout cela résonnait en écho avec ce qui se passait dans ma famille à cette époque. Fichue catharsis, tiens.

Mais qu’est-ce que j’ai aimé être à nouveau surpris par cette artiste lumineuse, à la fois grave et souriante, puissante lorsque la lumière se pose avec amour sur elle et sur le piano de Gérard Jouannest.

Les deux récitals parisiens de Jonas Kaufmann (l’unique, le beau, le merveilleux) au Théâtre des Champs Elysées, les 20 février et 12 mars ont été des soirées lyriques d’exception. Le genre de soirées au cours desquelles le spectateur se dit qu’il est exactement là où il devait être. Tous les sens se mêlent pour n’en devenir qu’un. La qualité du programme, la qualité de l’interprétation, la gestuelle intelligente de retenue, tout concourt à la magie d’une soirée parfaite. Aussi parfaite que les deux robes de Renée Fleming portées à Pleyel le 02 décembre.

Ces deux-là, Kaufmann et Fleming, ont l’art de proposer des programmes de concert exigeants et de les servir avec panache. A la différence que pour Jonas Kaufmann, même s’il chantait la danse des canards, la ferveur de la salle serait la même.

Jonas Kaufmann TCE 2012

Je ne peux pas finir ce bilan des concerts 2012 sans citer celui du 11 avril à la Cité de la Musique. Jordi Savall nous proposait alors un magnifique hommage à sa femme, Montserrat Figueras, cette soprano aérienne et hors norme, récemment disparue, qui vivait son chant avec toute son âme. Une soirée extrêmement émouvante, commencée et finie dans l’obscurité, à la lueur d’une bougie. Un recueillement intense et une émotion palpable, notamment lors de ce final où la voix de Montserrat surgit de la sono pour une dernière communion. On ne peut que s’incliner devant cet amour du chant et cette âme qu’elle savait insuffler à son art.

Après les bouquins, les disques et les concerts, place aux images.

Traviata et nous, Philippe Béziat.

Un documentaire qui nous permet de suivre la création de la mise en scène de Sivadier, à Aix en Provence, de La Traviata. On commence par les premières répétitions en survêtement, pour continuer par la création des décors, des costumes, puis par la première en public. On voit les chanteurs en plein apprentissage, confrontés parfois à un mur de doutes. Belle idée : on ne voit le vrai public que lors des premières images. Par la suite, les seuls spectateurs sont ceux de la salle de cinéma. Je me suis plongé dans ce mélange de notes et d’image avec un grand plaisir.

Starbuck, Ken Scott.

LA surprise canadienne de l’année qui change allègrement de la « tellement contente » Céline Dion ». Une comédie qui a, me semble-t-il, bien fonctionné grâce, surtout, au bouche à oreille. L’histoire à la fois drôle, désopilante, énervante, émouvante et surprenante de David Wosniak.

Dans la maison, de François Ozon.

Juste ce qu’il faut de perversion, de malaise, d’humour, d’étrange, de malsain.

Et aussi 2 Days in New-York, de Julie Delpy. J’adore cette femme. Réalisatrice, scénariste, compositrice, actrice, chanteuse (Mister Unhappy)… Tout ce qu’elle touche me parle. Pareil pour ce film, la suite évidente et jouissive de 2 Days in Paris, avec cette famille complètement barrée et ses relations épuisantes. Un film à l’égal d’un très bon Woody Allen.

Pour finir, Les invisibles, de Sébastien Lifshitz : Un documentaire qui nous renvoie à une époque pas si lointaine où évoquer son homosexualité en France n’était pas forcément une gaudriole. On entend, on voit, on sourit, on est ému devant la découverte, l’apprentissage, la passion, l’amour, le quotidien, de ces hommes et de ces femmes, sur fond de féminisme et de Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Loin de tout voyeurisme et de tout cliché, un documentaire tout en humanité avec un regard tendre sur ces hommes et ses femmes qui nous offrent leurs témoignages.

Bilan cinéma 2012

Etant le maître en ces lieux (j’adore ça), je crée une catégorie très importante pour moi : Le gâteau de l’année : mon pâtissier habituel ayant pris sa retraite, j’ai été contraint, la mort dans l’âme, de dire adieu à ses délicieuses pasteis del nata. Il a donc bien fallu me consoler en partant à la recherche de nouvelles douceurs. Et les aventures de Bilbo, c’est de la foutaise à côté d’un gourmand comme moi.

Pendant une bonne partie de l’année, je plaçais en tête le Paris-Brest de Jacques Genin. Quel délice ! Néanmoins, les derniers jours de 2012 m’ont apporté la révélation dans un écrin en carton : le chocolat d’Hugo et Victor supplante tout ce que je connaissais en matière de bonheur gustatif.

Hugo & VictorJacques Genin

Ca, c’est fait.

Bilan 2012

The End.