Mylène Farmer, « Remember! Souviens-toi »

Dans quelques jours, ma VHS préférée vieille de trente ans va trouver un nouveau compagnon de jeu d’une modernité incroyable : un blu-ray. Le film En Concert, du premier spectacle de Mylèèèèèèèèèène ! Retour vers le futur vs À la recherche du temps perdu !
Puisque je ne suis pas encore en EHPAD, voici l’occasion de plonger dans des souvenirs d’une platitude incroyable, ceux de ma folle jeunesse, bercée par Chantal Goya et Mylène Farmer.

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J’avais onze ans, ce soir du 11 octobre 1989.
Onze ans, déjà fan. Le tableau est effrayant ! J’avais flashé sur Tristana dès sa sortie, puis craqué sur Pourvu qu’elles soient douces et acheté alors mon premier cd made in Farmer.
Je m’apprêtais à assister à mon premier concert de « grand », après ceux estampillés « pour enfant » de Dorothée et Chantal Goya. Au fond, Mylène, c’est un peu la Marie-Rose pour adultes.
J’étais d’ailleurs à bonne école, avec les aventures de Marie-Rose : question grands spectacles, décors, costumes, chorégraphies, le couple Debout/Goya a posé la barre haut. Encore maintenant, d’ailleurs, si l’on compare la reprise vibrante du Soulier qui vole au mollasson Timeless (une certaine chanteuse rousse aurait des leçons à prendre sur cette intemporelle Chantal Goya : pas un cheveu qui dépasse durant les tableaux dansés, les chorégraphies menées jusqu’au bout avec une passion communicative… chapeau bas à la cousine de Bécassine).

Je me souviens avoir attendu la sortie du 45 tours A quoi je sers une bonne partie de l’été 89. Pour découvrir la chanson, évidemment, mais surtout la pochette. Cette époque me fascine toujours autant. Les chansons étaient toutes tubesques, les supports divins, les pochettes sublimes, avec cette typo superbe du logo « MF ». Chaque chanson était une étape supplémentaire (et parfaite) de la construction d’un personnage hors-norme. Les remixes qui les accompagnaient souvent étaient écoutables et apportaient une oreille nouvelle, quant aux clips… tous des petites merveilles cinématographiques.
Je me souviens d’un passage télé, sobre, sur cette même chanson, À quoi je sers, quelques semaines avant le grand jour, accompagnée seulement d’un guitariste.
Je me souviens de cette affiche, magnifique, représentant cette Mylène aux cheveux longs, lâchés, dans cette robe noire d’une autre époque, royale et mystérieuse, derrière cette grille entrouverte, le tout sur fond de fumée. Tout un programme ! Je me souviens avoir admiré la position des mains, que je trouvais particulièrement réfléchie et jolie. Je me souviens avoir aimé qu’il ne se fût pas agi d’une réelle photo de scène, car elle permettait de rêver, d’imaginer un décor, une mise en scène…

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Vint (enfin !) le jour du concert.
L’entrée dans la salle. Immédiatement, je vois ces grilles, les mêmes grilles de l’affiche, baignées dans l’obscurité, visibles dès le départ. Quelle excitation ! Un vrai décor, que va-t-il se passer ! Pas de rideau pour tout cacher, seulement les grilles, l’obscurité, la fumée. Quels mystères réservent ces grilles ? Mylène va-t-elle se glisser discrètement juste derrière pour apparaître d’un coup ? N’est-ce pas elle, d’ailleurs, qu’on devine dans un coin là-bas ?
La distribution des visières en plastique rouge, estampillées Coca-Cola et Mylène Farmer. Mon grand frère qui cherche la meilleure place, qui va m’acheter le programme et une gigantesque affiche qui me paraissait énorme, et qui est restée longtemps derrière mon lit.
Ce programme… La citation manuscrite de Lanza Del Vasto, que je m’amusais à glisser dans certaines dissertations de lycéen.

« Entrer en scène sous un masque n’est pas un mensonge : c’est le plus souvent le seul moyen de tout dire sans offenser la pudeur ni trahir les secrets qu’il faut respecter ».

Les photos inédites…
Les storyboards.
Les croquis des costumes de scène.
Chaque détail avait nécessairement son importance et méritait obligatoirement d’être compris tel quel. Tout du moins fallait-il tenter d’en produire la nécessaire exégèse.

Le concert commence. Je me souviens précisément de cette sensation de joie intense lorsque les grilles se sont ouvertes. L’Horloge a commencé, et Mylène est apparue, vaporeuse, dans sa tenue noire et ses voiles tournoyant autour d’elle. Mylène était là, en vrai. Ce n’était plus un personnage de clip, une photo sur une affiche ou un disque, mais un être humain. Pas tout à fait humain non plus puisque c’est tout de même Mylèèèèèèène.
Je me souviens ne pas avoir lâché la scène du regard un seul instant. Quelle tenue, ce concert ! Quels costumes ! Quels tubes ! Je me souviens aussi du déluge lacrymal final, qui m’avait mis mal à l’aise : j’espérais naïvement que quelqu’un allait lui faire un câlin après.
Un show magistral, immense qui, vu avec mes yeux de gosse de onze ans, était exceptionnel. Il l’est toujours, d’ailleurs. Les clips étaient plus ou moins reconstitués sur scène, les costumes étaient tous sublimes… Seul petit bémol, la fin de Libertine, que je trouvais un peu longuette.
Je me souviens du retour à la maison, excité comme si j’avais avalé quinze kilos de sucre, expliquant à mes parents chaque détail du concert, dessinant le décor pour bien leur faire comprendre comment il était gigantesque. De quelle patience ont-ils alors fait preuve…

Puis vint l’attente (énorme !) de la sortie du CD live (qui sera au pied du sapin) mais, surtout, de la VHS qui mettra hyper longtemps à sortir. Je passais souvent à la Fnac demander aux vendeurs s’ils avaient (enfin !) une date de sortie. Avant internet, la pêche aux infos était artisanale ! Les photos contenues dans le livret du CD, en attendant les images animées de la vidéo, permettaient tout de même de se rappeler les costumes, les décors…
Avant la sortie de la vidéo, il y eut deux clips extraits du concert, Allan, et surtout Plus grandir, sorte de best-of live génial, qui permettait d’offrir un condensé de ce concert en quelques minutes. Quelle excitation de revoir quelques secondes de l’entrée en scène ! Je frémissais devant tant de majesté.
En découvrant le film, je constate avoir conservé une mémoire assez fidèle du concert. La seule différence entre mes souvenirs et la réalité : j’imaginais que les quelques marches descendues par Mylène au début étaient beaucoup plus hautes. J’ai aussi longtemps imaginé que le moine, qui ouvrait les grilles à l’ouverture du spectacle, était Mylène elle-même, revêtue d’un manteau à capuche.

J’aime toujours entendre Mylène présenter les musiciens (« Et à la basse… Aux claviers et à la direction musicale… »). Cela ajoute de la réalité, du concret, dans un moment onirique.
La VHS de ce concert est la seule VHS que j’ai conservée de l’ère des vidéocassettes. En espérant une sortie DVD et Blu-ray, ce qui sera chose faite dans quelques jours… J’ai encore le programme, les tickets, l’affiche pliée dans un coin. Et la visière en plastique rouge Coca-Cola.

J’ai assisté à de nombreux autres concerts farmeriens par la suite, mais celui de 1989 est… unique ! Depuis, chaque concert n’est qu’attente déçue du retour de Tristana et de Sans logique dans le tour de chant !

Ce premier concert est la conclusion évidente de la construction d’un personnage, sur fond de pierres tombales, grilles de cimetières et tubes chorégraphiés.
Si Chantal Goya se baladait dans un soulier qui vole et une planète merveilleuse, Mylène se promène, elle, dans un cimetière musical… Rêver, et offrir ce rêve aux spectateurs, n’a pas de prix : « Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi ! »

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Siegfried : l’ado un peu con devenu héros

Un dragon, un oiseau qui parle, des grottes, une résurgence de Blanche-Neige… Rien d’autre ne pouvait davantage me séduire. Pour autant, Siegfried est la journée de la Tétralogie que j’apprécie le moins. Certes, la musique est magnifique : les ouvertures, le duo Erda/Wothan, le réveil de Brünnhilde… Mais le dialogue avec l’auditeur est peut-être trop prégnant pour lui permettre de s’évader ne serait-ce qu’un instant : le développement leitmotivique est en place dès la première note et ne cessera plus jusqu’à la toute fin. Ce jeu musical est donc ici très accentué, peut-être trop, et reconnaissable dès l’ouverture. J’ai toujours eu ce sentiment, face à Siegfried, d’être devant une peinture au couteau, travaillée à grands renforts d’empâtements.

Peut-être aussi est-ce cet antisémitisme absolument pas caché du tout qui me dérange. Bon, tout le monde sait que Wagner n’était pas très porté sur le Shabbat. Nul besoin ici de Mediapart. Ce n’est pas tant voir ce bon petit blond bien pur s’en prendre avec autant de haine à ce vieux juif calculateur qui me gêne, mais cette facilité avec laquelle le compositeur met en scène si ouvertement ses idées.

On pourrait faire la même comparaison avec le monde actuel et l’autre abrutie homophobe du dimanche : capable aussi bien de « chanter » Fais-moi l’amour avec deux doigts pour paraître cool avec son sobriquet de mes deux et, de l’autre, de déclarer ouverte la Manif pour tous (qui n’est pas une manif pour moi, je le rappelle, donc pas pour tous). Je m’égare, je m’égare. Mais pas tant que ça, au fond, puisqu’avec Siegfried, nous sommes bien dans l’utilisation poussive de la farce et du slogan, pour mettre en avant des idées pas très « tagada tsoin tsoin ».

Mais revenons à nos Nibelungen. Siegfried est un conte initiatique, avec tous ses codes, notamment la balade symbolique dans la forêt. L’ado un peu con devient héros en cinq heures douze. Le ton diffère de l’épisode précédent (La Walkyrie) par son aspect clown. C’est une farce (pas loin), bien que le crépuscule, annoncé dès le début par le vol de l’anneau, se confirme ici. C’est tragique, mais avec le sourire. Le décor proposé pour cette soirée à Bastille renforce cette idée de farce. A propos de décor, les magnifiques deux premiers actes m’ont bien fait regretter cette malheureuse planche de contreplaqué de la dernière fois.

La mise en scène de Günter Krämer a encore gagné en efficacité. Chaque chose est à sa place, pas trop/pas assez. Le personnage de Mime est tout droit sorti de la série Little Britain :

Little Britain 3

Le jeu d’acteur est excellent, et ce pour chaque chanteur. Suffisamment rare pour être souligné.

Les murmures de la forêt sont magnifiquement représentés par ces voilages automnaux, symbolisant une forêt qui respire, une nature vivante, à l’affût. Le tableau est très beau. Néanmoins, je me fends là encore d’un reproche : pourquoi diable avoir utilisé un acteur pour l’oiseau, réduit à un simple jeu muet, chantant en playback, alors que la chanteuse est planquée dans les coulisses ? On se croirait à un show des Carpentier avec les playbacks télévisuels si chers à Sylvie Vartan. C’est un détail de mise en scène qui me laisse encore pantois.

Ma scène préférée de l’opéra est le duo Erda/Wothan. J’ai trouvé très intéressant de l’avoir placé dans une salle de bibliothèque, obscure, dans laquelle on ne voit que les tables et on devine tout un tas de clercs de notaires à la Balzac en train de potasser leur droit. Erda se pose ainsi là, en gardienne absolue du savoir universel. Depuis son apparition dans Rheingold, j’avais hâte de réentendre Qiu Lin Zhang. Et je me pris alors à regretter qu’elle n’ait pas droit à un monologue de trente minutes digne de Brünnhilde. De même, le géant/dragon interprété par Peter Lobert apporte ses basses revigorantes qui réveillerait le spectateur le plus lourdement endormi.

Il y a aussi ce réveil de Brünnhilde, rappel du réveil de la Blanche-Neige des contes. J’imagine qu’il est difficile, pour un metteur en scène, d’échapper alors au côté « réveil de Marie-Rose dans la forêt enchantée ». Mais que j’aime ces rôles ingrats ! Avoir une partition importante et difficile, un rôle non moins nécessaire dans l’avancée de l’oeuvre, mais que pour la toute fin de la représentation, au point d’oublier jusqu’à l’existence-même de ce dernier tableau.

En tout cas, je me demande à chaque fois comment font ces chanteurs et ces figurants pour ne pas se casser la figure dans cet escalier monumental !

Siegfried