Le plaisir naît-il de la contrainte ?

De mon passage déjà lointain en Lettres Modernes, je retiens essentiellement quatre auteurs :

-Proust. J’ai aimé découvrir son écriture, apercevoir l’architecture de son grand-oeuvre.

-Cortazar. La littérature de l’absurde. Un livre que je recommande : Marelle, avec ses deux intrigantes possibilités de lecture.

-Toni Morrison, que j’ai eu la chance de rencontrer deux fois, et son prix Nobel bien mérité (Beloved).

-Et Zola. Je l’ai découvert sur le tard, donc. A la fac. J’ai toujours eu un peu la flemme de m’attaquer à ses bouquins. Je l’ai donc lu, puisqu’épreuve imposée du programme. Nana, c’était. Un tantinet hésitant au départ, je me suis finalement pris en pleine face cette fougue, cette peinture de Paris, du XIXème, des mondanités, des femmes entretenues, du monde des théâtres. Alors je me suis un peu plus intéressé à l’auteur. Emile, il est parti d’une idée et la développe de livres en livres, pour vérifier son hypothèse. En cela, il se pose en scientifique là où Balzac ne fait que peindre un annuaire de portraits, une compilation de situations. Zola, lui, étudie à la fois de quelle manière le milieu social peut agir sur le personnage et comment une tare (la pauvre Adélaïde Fouque, quand même !) se traduit de génération en génération (désenchantée ? Il n’y a qu’un pas que non, je ne franchirai pas). L’expérience d’écriture équivaut alors à une expérience scientifique, la vie de ses contemporains devenant un tube à essai gigantesque.

Les vingt romans qui constituent l’ensemble des Rougon-Macquart (Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire pour le titre complet) naissent donc de la folie, cette folie de l’aïeule qui se distille comme un goutte à goutte dans un alambic. De là se développent les personnages, dans ce grand bal du Second-Empire. On retrouve de livres en livres certains personnages que l’on a connus tout bébé dans un bouquin précédent et qui prennent le rôle de personnages principaux dans un autre. Dans les Rougon-Macquart, il y a également le travail de styles différents : le roman politique, historique, d’amour… Et il y a ce côté mégalo que j’aime bien : l’auteur qui s’incarne dans un personnage (le Docteur Pascal), qui intervient ponctuellement pour apporter sa grande sagesse.

Livres Zola

Mon projet initial, il y a quelques années, était alors de me lancer dans la lecture de l’ensemble. Pas nécessairement à la suite, je me suis d’ailleurs octroyé quelques interruptions. Mais dans l’ordre. Expérience d’écriture, expérience de lecture, je pousse le bouchon jusqu’au bout. Et j’ai adoré ça. Cela tient en effet de l’expérience, comme assister à un Ring complet : savoir ce qui nous attend et s’y plonger avec délectation. Comme avoir dans sa cuisine un pot de pâte de spéculos et savoir par avance qu’on ne le lâchera qu’une fois fini jusqu’à la dernière goutte.

Sauf que… j’ai mis ce projet sur pause depuis quatre ans. Pourtant, j’ai lu avec avidité La Fortune des Rougon, La Conquête de Plassans, Son Excellene Eugène Rougon. Je me suis passionné pour La Curée, Le Ventre de Paris, L’Assommoir, Pot-Bouille (un vrai plaisir du début à la fin), Au Bonheur des Dames, La Joie de vivre. Je me suis un peu ennuyé avec La Faute de l’Abbé Mouret. Une Page d’amour m’est littéralement tombé des mains. J’ai même relu Nana avec grand plaisir.

Je n’arrive pas à passer le cap de Germinal. A chaque fois que je finis un livre, je me dis « oh bah après tout pourquoi pas maintenant… et puis non, plus tard » (quelle richesse de monologue intérieur). Je reste bloqué sur mes souvenirs du film ennuyeux de Claude Berri avec Renaud et Depardieu. J’ai beau savoir que j’aime cette écriture, j’ai ces images grises devant les yeux qui m’empêchent d’avancer. Six cents pages de grisailles et d’ouvriers en colère, quand même !

Du coup je me suis plongé dans La Comédie humaine. Quel ennui ! De là à conclure que le plaisir naît de la contrainte… 

Arbre généalogique RM